Dernier hommage à Manfila Kanté

De nombreux Guinéens ont tenu à prendre part hier aux obsèques du chanteur et guitariste Manfila Kanté, décédé à Paris le 20 juillet à l’âge de 65 ans et enterré à Conakry. Complice de longue date de Salif Keita, ancien chef d’orchestre des Ambassadeurs, arrangeur réputé, il transcendait les frontières du monde traditionnel des griots.

"Dès qu’il ma vu, il m’a sauté dessus parce qu’il voulait me terrasser. C’était sa façon de me montrer son amour !" Le musicien Cheick Tidiane Seck, qui a côtoyé Manfila Kanté depuis les années 70, a encore en mémoire sa dernière rencontre avec le "grand frère". C’était chez Salif Keita, au studio Moffou, à Bamako. L’association du chanteur albinos, devenu depuis la star malienne, et de son acolyte guinéen a marqué les esprits. Et la musique du continent. Au verso d’un disque 33 tours enregistré aux États-Unis et paru en 1981, l’un est désigné comme "chef d’orchestre" et l’autre comme "le Domingo de la chanson africaine".

Natif d’un village proche de Kankan, à l’est de la Guinée, Manfila débute réellement sa carrière à Abidjan où il est venu vivre alors qu’il a une vingtaine d’années. Déjà initié à la guitare, appuyé par un cousin qui jouait dans une des formations régionales à l’heure de la politique culturelle mise en place par le président Sékou Touré, le jeune homme poursuit sa formation en Côte d’Ivoire auprès du saxophoniste malien Moussa Cissoko.

Il se lie aussi avec un compatriote de ce dernier, venu de Mopti. "Je rencontre le Guinéen Kanté Manfila, guitariste dans le célèbre orchestre N'Douba Koidio. Il dit vouloir créer un groupe, nous tombons d'accord pour collaborer. Il sera chef d'orchestre, guitare solo et chanteur. Je serai flûtiste, trompettiste et chanteur. Ensemble, nous recrutons les musiciens et nous donnons le nom d’African Style à l'orchestre”, écrit Sorry Bamba dans son autobiographie De la tradition à la world music parue en 1996. "Le succès de l’African Style nous permet à Manfila et à moi, et chacun de notre côté, de sortir de nombreux disques […] [Nous] sommes en relation avec le producteur nigérian Djima Yanda, le frère ainé du célèbre producteur Bademos. Chacun de nous sort ses œuvres et ensemble, nous faisons l'arrangement musical. Nos disques 45 tours sortent au rythme de un tous les trois mois. Un disque rapporte la somme forfaitaire de 50 000 F CFA, plus les droits d'auteur", poursuit-il.

Le style est alors souvent latino, mais sans perdre de vue leur propre culture, comme sur Horoya, chanson d’un 45 tours de 1968 attribué à Kante Manfla (sic) et son orchestre, sur la pochette duquel le groupe pose en costard-cravate devant la lagune, avec le récent hôtel Ivoire en arrière plan !

Sorry Bamba le convainc de le suivre dans son pays au sein du Kanaga, l’orchestre de Mopti, mais le chanteur guinéen ne tarde pas à se retrouver à Bamako où il entre dans les rangs des Ambassadeurs du Motel vers 1972. Cheick Tidiane Seck se souvient avoir amené Amadou Bagayoko (connu aujourd’hui pour son duo avec sa femme Mariam) en 1974 chez Manfila "pour qu’il lui apprenne la musette, les valses, les tangos et paso doble", et préparer ainsi le guitariste malvoyant à briguer une place au sein des Ambassadeurs.

Les effectifs se sont aussi étoffés avec l’arrivée du chanteur Salif Keita, transfuge du Rail Band, le groupe concurrent. Après quelques 45 tours à partir de 1975, un premier album sort en 1976, suivis par quelques autres. L’aventure des Ambassadeurs continue à Abidjan, à partir de 1978, où les conditions de travail sont meilleures et les opportunités plus nombreuses, estiment les musiciens qui vivent dans une même villa.

C’est l’époque de Mandjou, un titre qui leur vaut un grand succès. Leurs routes se séparent au début de la décennie suivante avant de se croiser à nouveau à Paris au milieu des années 80. Manfila enregistre sous son nom Kankan Blues, dans lequel "sa façon de chanter n’a rien à voir avec celle d’un griot", affirme Cheick Tidiane Seck. "Il avait cette aptitude à composer des chansons et c’est ce qui a nourri la carrière de Salif."

Celui qu’on tend à réduire au registre d’un griot possède en réalité une vison bien plus large. Un de ses titres, Nterike, contribuera également à la renommée de Fodé Kouyaté. Tout en développant ses projets personnels au cours des années 90, avec entre autres les CDs N’na Niwalé et Back To Farabanah, il reste présent auprès de Salif Keita pour lequel il signe tous les arrangements de l’album Moffou, travaille pour le Sénégalais Baaba Maal...

Récemment, il avait mis son expérience au service de la chanteuse guinéenne Sia Tolno pour son premier album Eh Sanga. Décoré en 2005 par le président Amadou Toumani Touré qui lui avait remis la médaille de chevalier de l’ordre national du Mali, Manfila Kanté s’est imposé comme l’une des grandes figures de la musique africaine.