Les DJs entrent en scène

Chinese Man
© Boby

Autrefois cachés dans les clubs ou cantonnés aux compétitions de scratch, les DJs se mettent de plus en plus en scène, à l’image de Birdy Nam Nam, C2C, Chinese Man ou Scratch Bandits Crew.

Les platines vinyles sont devenus des instruments de musique presque comme les autres, à l’instar de l’ordinateur, grâce aux musiques électroniques, mais surtout au hip hop. DJ Pfel, membre de Beat Torrent et de C2C, explique : "Aujourd’hui, de plus en plus de DJs s’apparentent à des groupes sur scène. Des DJs américains ont démocratisé l’usage des platines et le deejaying, comme les Invisibl Skratch Picklz ou les Scratch Perverts", ces collectifs de DJs adeptes du turntablism (en français platinisme), passés des compétitions aux salles de concert.

Des DJs américains, comme Cut Chemist ou DJ Shadow, les Belges 2 Many DJs, ou encore le Montréalais Kid Koala ont aussi influencé beaucoup de DJs français, qui écument désormais les salles de concert et les festivals en groupe, pour de véritables spectacles. Un phénomène assez français, avec C2C, Birdy Nam Nam, Pulpalicious, Chinese Man, Wax Tailor, Scratch Bandits Crew ou même Gotan Project.
 
Hip hop français
 
"En France, il y a une vraie tradition des compétitions DMC de DJ, le championnat du monde de 1998 à Paris a par exemple, marqué pas mal de monde. Beaucoup de DJs français ont participé à ces compétitions et en ont gagné. Par ailleurs, il y a une vraie culture du live en France, avec un important réseau de salles" analyse DJ Pfel. Avec Atom, il a créé le duo Beat Torrent, lequel scratchait et mixait images et sons sur scène. Avec 20Syl et Greem du groupe Hocus Pocus, ils se sont produits sous le nom de C2C lors des championnats du monde de DJs organisés par DMC, qu’ils ont remporté quatre fois.
 
Ils ont donc suivi les pas de Birdy Nam Nam, autre groupe de quatre DJs, lui-aussi champion du monde quelques années plus tôt. Little Mike, un des quatre membres, assure : "l’expérience des compétitions —limitées à 6 minutes— nous a donné celle de la dramaturgie d’une performance intense, avec une intro, un apogée et une fin et de l’interaction avec le public." Les quatre DJs, qui ne restaient donc pas dans l’ombre, ont ensuite eu envie de passer à autre chose. Ils ont été le groupe de DJs précurseur en France à se produire là où le public avait plus l’habitude de voir des groupes de rock ou de rap.
 
Comprendre
 
Supa Jay, du Scratch Bandits Crew, se souvient : "lors de nos premiers spectacles, au milieu des années 2000, nous étions parfois obligés de prendre le micro pour expliquer ce que nous faisions. Aujourd’hui, le public conçoit que des DJs puissent donner un concert grâce à Birdy Nam Nam." Little Mike ajoute : "au début, personne ne comprenait ce que nous faisions, mais Crazy B et DJ Pone (membres du groupe) étaient connus et avaient un public. Le bouche à oreille a ensuite fonctionné."
Pour le public, il n’est pas toujours évident de comprendre à quoi s’affairent des DJs sur une scène. Les Birdy Nam Nam avaient d’abord disposé des caméras retransmettant leurs mains sur chaque platine. "Il n’y a pas souvent grand chose à voir d’un DJ, mais nous comblons par notre présence très physique et un important show lumière" estime Little Mike.
 
C2C a choisi de disposer quatre écrans sous chaque DJ. "Nous avons fait appel à un motion designer avec lequel nous avons conçu une trame vidéo. Il y a quatre formes qui naissent, évoluent et meurent pendant le spectacle. Le spectacle devient très lisible, on comprend mieux qui fait quoi. Chaque titre a sa vidéo attitrée, que nous lançons de façon synchronisée avec nos sons" détaille DJ Pfel. Les Nantais de C2C sont donc à la fois des DJs et VJs (video jockeys), leur spectacle est millimétré, laissant de rares places à l’improvisation. La création des spectacles de ces groupes nécessite plusieurs semaines de répétition.
 
Qui fait quoi ?
 
Montrer, expliquer… pour Supa Jay "c’est important que le public comprenne que nous faisons de la musique live sur scène, mais pas qu’il comprenne qui fait quoi. Je pense que 95% des gens ne font pas la différence entre un guitariste et un bassiste, et ce n’est pas grave." Les Scratch Bandits Crew ont créé des instruments de musique un peu plus spectaculaires que les simples platines, comme des lampes derbouka, reliées à leurs platines et placées au-dessus. "Ce sont des instruments ludiques qui permettent de s’extraire de derrière les platines", commente Supa Jay.
 
Sur scène, les quatre pupitres de C2C se séparent pour que les quatre DJs se déplacent façon battle, ils s’improvisent aussi batteurs sur des cymbales, "toutes les 10-15 minutes il se passe quelque chose, cela donne davantage l’image d’un groupe et nous réfléchissons à intégrer des musiciens" confie DJ Pfel.
 
Films
 
Les Marseillais de Chinese Man ont proposé en 2012 un spectacle très visuel, quasiment un ciné-mix, tant l’image est au cœur de leur dernier concert. Zé Mateo, un des DJs du groupe, précise : "un écran de huit mètres de large est placé derrière nous, qui peut être divisé en quatre parties, ce qui permet d’identifier ce que fait chacun d’entre nous. Un vidéaste gère en direct une dizaine de sources vidéo. Près de 80% des images ont été créées en amont en fonction de chaque titre. C’est vrai que nos instruments ne sont pas très démonstratifs et que nous ne sommes pas des pros du scratch. Le point de départ d’une image est toujours le sample, qui raconte déjà une histoire."
 
C’est également assez naturellement que Wax Tailor, qui échantillonne beaucoup de dialogues de films, a rapidement conçu un spectacle très visuel. Jean-Christophe Le Saoût, le créateur de Wax Tailor, a très vite intégré musiciens et vidéos à son spectacle, lui manipule ordinateur et platines, qui déclenchent les vidéos. "Chaque vidéo est une œuvre à part entière et différente des autres. Les images racontent une histoire avec un narrateur", explique Martin Rostagno, chargé de la production du spectacle de Wax Tailor. "Je n’ai pas l’impression que Jean-Christophe ait été perçu comme un DJ par le public, c’est davantage un metteur en son et en images".
 
Wax Tailor et ses musiciens se déplacent avec 18 m3 de matériel, tandis que Chinese Man transportent leurs écrans et vidéoprojecteurs, beaucoup apportent aussi des éléments de décor. Sur la route, fini les DJs avec seulement une caisse de disque ou un ordinateur.
 
Birdy Nam Nam Defiant Order (Savoir Faire/Sony Music) 2011- Myspace
C2C Tetra (On and on/Mercury) 2012 - Site officiel
Chinese Man CD + DVD Live 2012 (CMR/Differ-Ant) 2012. Myspace
Scratch Bandits Crew 31 Novembre (Infrasons) 2012.  Site officiel
Wax Tailor Dusty Rainbow From the Dark (Lab’Oratoire/Pias) 2012. Site officiel