Le groove mélancolique de Stromae

Le groove mélancolique de Stromae
© DR

Stromae, alias Paul Van Haver, 28 ans, accouche d’un second album plus profond et plus bigarré que le premier qui l’avait révélé en 2010 avec Alors on danse. Dans Racine carrée, l’artiste belgo-rwandais chante avec mélancolie le cancer, la paternité, l’amour ou encore un hommage à Cesaria Evora, sur des musiques iconoclastes.

RFI Musique : Vous êtes très présent sur le Net avec vos Leçons ou plus récemment ces images tirées du clip de Formidable qui vous montraient chancelant dans Bruxelles.
Stromae : J’incarnais un ivrogne bruxellois que j’avais croisé il y a quelques années. Il m’avait lancé "tu t’crois beau ?", cela m’a inspiré cette chanson.
C’était un tournage éprouvant, je me suis senti très seul quand j’interprétais ce type saoul. Ce que je défends sur le web, ce n’est pas ma personne, mais mon métier de compositeur, auteur, interprète… La preuve, c’est que je n’ai pas de compte privé Facebook. C’est un moyen de me mettre en scène et je joue le jeu, cela prend déjà beaucoup de temps. Et je ne sais jamais quoi répondre aux messages de soutien des gens, à part leur dire merci. Je ne vais pas me vanter. Facebook et Twitter sont devenus des lieux de frime, au-delà de la promotion. Ma chanson Carmen parle de l’amour qui est comme l’oiseau de Twitter.
 
C’est-à-dire ?
Il y a dans l’air du temps une façon horrible de "consommer" l’amour. L’amour, même si on ne sait pas trop le définir, c’est dans les moments difficiles qu’il se confirme et se fortifie. C’est quelque chose de difficile à comprendre lorsque l’on sort de l’adolescence, d’une certaine façon j’en sors moi-même. Je réalise que l’amour c’est aussi un connard et une chieuse, ce ne sont pas seulement le prince charmant et la princesse. Ils sont également beaux parce qu’ils se chamaillent.
On se plaint d’être seuls. Mais une fille qui se fait draguer par un homme le traitera de looser, un homme se dira qu’une femme le saoule et qu’il en trouvera dix autres. L’amour n’est pas immédiat, c’est quelque chose que je réalise aujourd’hui.
 
Auriez-vous chanté autre chose si vous n’aviez pas été belge ?
C’est sûr et certain ! J’aurais peut-être été plus premier degré ! (rires). Mais je veux me débarrasser d’un certain misérabilisme belge.
 
Le cancer (Quand c’est ?), l’amour à consommer, le Sida (Moules frites)… C’est un album sombre ?
Mes chansons ne sont pas tristes, elles sont mélancoliques, c’est-à-dire qu’elles prennent du recul par rapport à la tristesse, avec parfois de la joie. La mélancolie, c’est de la tristesse avec la tête haute, c’est une partie de nous-mêmes que je ne veux pas occulter, très belle.
 
Il est aussi beaucoup question de parentalité dans cet opus…
C’est un thème déjà présent dans Cheese, mon premier album. Dans le premier disque, ce sujet était plutôt abordé comme par un gamin, ce qui est moins le cas aujourd’hui. Je ne sais pas si j’ai grandi, mais je me pose les questions différemment, car j’arrive à un âge auquel je dois ou je peux avoir un enfant : est-ce que je serai un bon père ?
Ma mère m’a élevé seule et j’ai vu mon père de temps en temps, il a disparu pendant le génocide (au Rwanda, NDLR). Mais un bon père c’est quoi ? Tout le monde sait comment on fait des bébés, mais personne ne sait comment on fait des papas. Au final, ce sont toujours les mêmes reproches que l’on fait à son père : "tu n’as jamais été là pour moi".
 
Quelles sont vos racines musicales ?
Avec Racine carrée, j’assume ce que j’écoutais avant l’électro, le hip-hop ou la chanson. C’était par exemple, la bande originale de Blade Runner que passait mon frère, ou bien pendant les fêtes familiales du Koffi Olomidé, du Papa Wemba, de la salsa, du son… Adolescent, j’écoutais du hip-hop et du Brel.
 
Quitte à faire un grand écart entre un hommage à Cesaria Evora et de l’eurodance…
Mon boulot c’est m’inspirer de la musique que j’aime, sans l’imiter, mais avec mon dosage et ma façon de faire ma soupe ou mon milk-shake. Buvable ou pas, ce n’est pas moi qui juge ! Mais il faut que cela groove.
 
Qui est ce personnage de Stromae ?
C’est une partie de moi qui a envie de jouer au clown sur scène. C’est tout ce que je ne peux pas être dans la vraie vie.
 
Vous ne reniez pas non plus l’influence de Jacques Brel.
Jouer sa propre personne sur scène plutôt qu’un personnage, je ne trouve pas ça sain et cela restreint le jeu : on n’est que soi-même et l’on fait le beau. Le beau c’est le costume, la mise en scène, mais aussi tous les jeux d’acteur, la mélancolie, la joie, dont je parlais. On fait le lien entre moi et Brel parce que nous sommes belges, mais des gens de sa génération, comme Aznavour, jouaient un personnage sur scène ! On n’était alors pas dans le culte de sa propre personne. Derrière Stromae, il y a plein de gens qui ont donné leur avis, pris part au projet, mes chansons sont le fruit de nombreuses interactions. Ce n’est pas de la fausse modestie, mais une façon de prendre de la distance et de me soigner par rapport à des expériences inhumaines qui ont pu m’handicaper avant de me lancer dans ce second album.
 
 
Stromae, Racine Carrée (Mosaert / Mercury / Universal Music) 2013.
En tournée en France et en Europe à partir de novembre 2013, le 9 novembre au Trianon à Paris.