Le grand détournement de The Shoes

Le grand détournement de The Shoes
The Shoes © I. Moumin

Dévoreur de musique, le groupe The Shoes parvient grâce à un Chemicals très réussi à passer haut la main le cap du deuxième album. Avec un sens aigu de détournement et un goût de l'image affirmé, la paire complémentaire de musiciens/producteurs originaire de Reims élabore une électro-pop pointue mais toujours fun.

Pour bien comprendre ce nouveau disque de The Shoes, il faut remonter à l'automne dernier. Au creux du mois de novembre, le duo programme son retour sur scène dans le cadre du festival des Inrocks, mais alors qu'il doit être une rampe de lancement pour ses nouvelles chansons, ce concert raté va constituer un nouveau départ pour la création de cet album. "Ce concert était très mauvais, très prétentieux, on a voulu passer en force, tranche Guillaume Brière, la moitié de The Shoes, crâne rasé, visage rond. Après ça, j'avais honte ! On lisait les mauvaises critiques et le pire, c'est qu'on était d'accord avec ce qui était écrit." "Ça a finalement été un mal pour un bien, complète Benjamin Lebeau, son complice au look en pétard. Alors qu'on avait presque fini notre disque, on est retourné en studio, on a recomposé et on a tout changé."

Le duo, qui avait dans l'idée de prendre un virage électro radical, retrouve donc son essence pop, sans pour autant reprendre les mêmes recettes. Trip hop, pop sucrée, new wave, house, EDM, trance "boom-boom", drum'n'bass, rap gangsta'… tel qu'il nous parvient, Chemicals frappe encore par son éclectisme sans bornes et ses frottements, où deux morceaux imbriqués l'un dans l'autre en forment souvent un seul.
 
Un peu comme dans un film de Quentin Tarantino, il y a plein de références, un rythme dingue, et un sens du détournement très fun. "Ce n'est pas un pastiche, mais il y a de l'humour là-dedans, oui. Nous, on a passé beaucoup de temps à faire des exercices de styles. Quand on était gamins, Air est arrivé, on a fait du Air. Après, ça a été pareil pour plein de genres différents", explique Benjamin Lebeau.
 
Les deux font la paire
Ils se considèrent volontiers "bordéliques" mais plus encore que Crack My Bones (2011), ce deuxième album affiche une cohérence étonnante au regard de cet assemblage très hétéroclite. "J'ai toujours été fasciné par les albums monolithiques comme ceux de Neil Young, où c'est le même son de guitare du début à la fin, où tout repose sur le songwriting. J'aurais toujours rêvé de faire ça, mais notre truc à nous, c'est de s'amuser avec les techniques de production actuelles. On a un côté laborantins, d'où ce titre Chemicals", constate Guillaume Brière.
 
Comme à leur habitude, les deux acolytes ont fait appel à des voix souvent inconnues du grand public, comme leur complice Esser, Blaine Harrisson, du groupe anglais Mystery Jets, Sage, le leader de Revolver, ou le jeune Petite Noire. "Faire de la musique, on sait faire maintenant, mais de vraies chansons, c'est autre chose. Ce qui est important pour nous, c'est de ne pas se faire bouffer par le featuring, mais artistiquement, on aime déléguer", notent-ils.
 
Toute allusion aux Chemical Brothers n'est ici pas tout à fait fortuite, d'autant plus que les deux comparses sont avant tout des amis de longue date. C'est en effet au tout début de leurs années-collège que Guillaume Brière et Benjamin Lebeau font connaissance. Quelque temps plus tard, Benjamin intègre le groupe de reprises dans lequel Guillaume joue avec son grand frère.
 
Déjà inséparables, mais séparés par leurs profs en classe, les deux adolescents ne se lâcheront plus. A Bordeaux, où Benjamin a vite été rejoint par Guillaume, ils forment The Film ; au cœur de la vingtaine, ils collaborent avec toute la scène indépendante locale. Ce n'est pas encore tout à fait l'heure de danser, mais le duo signe un premier tube, Can you touch me ?, qui se retrouve dans une pub et dans la version 2006 du jeu vidéo FIFA, avant de revenir en Champagne. A Reims, où les choses ont beaucoup bougé depuis leur départ, ils deviennent le cœur battant d'une scène en plein essor avec le DJ Brodinski, Yuksek ou The Bewitched Hands. 
 
Des images avant la musique
 
Devenu producteurs grâce à Gaëtan Roussel de Louise Attaque, le duo travaille pour Raphaël, Julien Doré, Cœur de Pirate, Woodkid, la bombe latine Shakira, et se retrouve bien en vue dans les arcanes du monde de la musique. De quoi faire de The Shoes une récréation de luxe ? "Non, non, quand c'est ton projet, ce n'est pas pareil, c'est plus douloureux. Pour ma part, la récréation, c'est de produire", assure Benjamin Lebeau. "Moi, je considère notre métier comme un artisanat. On a un savoir-faire, notre petite boutique et The Shoes, ce serait un peu notre vitrine. On met nos plus beaux meubles pour montrer ce qu'on sait faire, ce qu'on a envie de produire", poursuit Guillaume Brière.
 
Si on a surtout affaire à des bidouilleurs "un peu geeks sur les bords", l'image n'est jamais très loin non plus. C'est le clip ultra-violent de Time to Dance, mettant en scène l'acteur hollywoodien Jake Gyllenhaal dans la peau d'un serial killer qui a permis à The Shoes de passer au premier plan en 2012.
 
Mais l'aspect visuel dépasse le simple à-côté... Guillaume Brière, toujours : "Pour nos deux albums, on a eu la pochette avant d'avoir composé la moindre note de musique. On a l'image, on l'imprime en grand pour la mettre chez nous. On la regarde et notre musique sort de cette image." Ces choix esthétiques sont supervisés par Pierre Le Ny, le patron du label Green United Music (GUM), considéré par le duo comme le troisième membre du groupe.
 
Enfant terrible de GUM, The Shoes est actuellement l'un des rares groupes français à même de rivaliser avec les Anglo-saxons sur le terrain de la pop en anglais. Grâce à Chemicals, la paire complémentaire Guillaume Brière / Benjamin Lebeau reste sur le bon chemin, pas de doute.
 
The Shoes Chemicals (Green United Music) 2015
Site officiel de The shoes
Page facebook de The shoes
 
En concert le 18 novembre à l'Olympia à Paris.