Les variations électro-tunisiennes d’Emel Mathlouthi

Les variations électro-tunisiennes d’Emel Mathlouthi
© azza beji & gaith Arfaoui

Portée par ces mêmes aspirations qui ont fait souffler un vent de liberté sur la Tunisie l’an dernier, Emel Mathlouthi s’affranchit du conformisme musical en apportant une teinte électro à son album Kelmti Horra, aboutissement d’une réflexion entamée depuis plusieurs années.

Elle cherchait juste à s’évader momentanément de la préparation de cet album, tant attendu et si long à arriver, dans laquelle elle s’était plongée en France. Trois concerts donnés sur sa terre natale, de l’autre côté de la Méditerranée, fin décembre 2010, et voilà Emel Mathlouthi rattrapée par l’actualité, happée par cette révolution tunisienne dont les revendications faisaient écho à ses textes qu’elle chantait depuis déjà plusieurs années. En phase avec les compatriotes de sa génération.

Coïncidence ? Concours de circonstances ? "Destin", répond celle qui ajoute ne pas être "croyante". Dans ce pays où la liberté d’expression est alors complètement muselée, elle ose dire au lieu de se taire, s’amuse presque de sa propre audace. "Elle a fait un hommage à Sidi Bouzid (ville où a débuté le soulèvement quelques jours plus tôt, ndlr) sous les applaudissements des spectateurs et le désarroi des organisateurs" écrit la cyberdissidente Lina Ben Mhenni sur son blog au lendemain du concert de Sfax, avant même que la contestation prenne une échelle nationale.

"Ma frustration, c’est de ne pas avoir sorti mon album quand Ben Ali était encore au pouvoir", confie Emel. La perspective d’une provocation la réjouissait. Elle s’est contentée de reprendre des bribes de l’ultime discours prononcé par le chef d’État pour s’adresser à lui sur la dernière chanson du CD baptisée Yezzi,  traduisez "ça suffit !".

Si l’étiquette de la Révolution de jasmin va sans doute coller à Kelmti Horra (Ma parole est libre) et à son auteure, collusion des événements oblige, les dix morceaux qu’il rassemble étaient nés auparavant. La jeune femme le regarde presque comme un best of de ce qu’elle a écrit au cours des six dernières années.

Certains titres ont fait du chemin depuis leur premier enregistrement home-made, en mode guitare-voix, réalisé pour satisfaire la demande de son public quand elle vivait encore en Tunisie. Artisanal, le résultat n’en avait pas moins été déterminant puisqu’il lui avait ouvert les portes du circuit international, avec en outre, un accessit au Prix RMC Moyen-Orient Musique en 2006.

La voie des arts

Pour cette fille d’universitaire, homme de gauche, militant dont les convictions se sont heurtées au régime en place, suivre la voie des arts a toujours semblé une évidence. Mais encore fallait-il choisir la discipline. "Vers 10 ou 11 ans, j’étais assise sur mon lit et je me suis dit que le cinéma et le théâtre, ça allait être compliqué. Donc je ferais de la musique. Je savais que j’avais la capacité de chanter mais pas si j’avais une belle voix".

Elle scrute avec attention les émissions musicales à la télé, comme celles de Michel Drucker, fonce dans sa chambre aussitôt après pour essayer de composer des mélodies qu’elle répète sans cesse afin de ne pas les oublier. Seule, elle travaille le répertoire des chanteuses "à voix". Celui de Whitney Houston, de Céline Dion, dont l’album Deux la marque profondément : "Il a fait exploser mon envie de chanter. C’était les vacances de mes quinze ans. On était au bord de la mer. Quand je lavais la vaisselle, j’avais un petit magnéto pour lire les cassettes et je la repassais en boucle. J’ai tout appris par cœur."

Graves, aigus, harmonies, modulations… Elle s’exerce, trouve dans les escaliers de la maison l’endroit approprié pour chanter lorsque toute la famille est partie. Par la fenêtre, les voisins entendent, puis rapportent. Sermon maternel assuré ! Avec le rock, la lycéenne qui se sent mal dans sa peau trouve un "foyer", une "communauté" auprès de "ces jeunes qu’on montrait du doigt avec leurs fringues un peu usées". Première sensation de liberté. Premiers accords de guitare.

Cheveux très courts, habillée en noir, maquillée en noir, elle monte son groupe une fois à la fac : du rock des années 1990 à la façon Cranberries au heavy metal en passant par la tendance gothique. Sur le parcours, il y a aussi Joan Baez, Bob Dylan, et l’influence du courant protest song, y compris dans sa déclinaison égyptienne avec Cheikh Imam. C’est d’ailleurs lors d’un hommage à ce chanteur aveugle qu’Emel a intégré les sons électro à sa musique pour la première fois, en 2006. "Le public n’avait rien compris", sourit-elle.

Une artiste determinée

En France, elle a poursuivi l’expérience avec les musiciens lyonnais de Mei Tei Sho, figure de cette scène en plein essor. La collaboration s’est même matérialisée sur cinq chansons. Mais les intérêts artistiques divergents ont eu raison de l’envie de la chanteuse d’aller plus loin. "Ça se passait dans beaucoup de souffrances pour moi", résume-t-elle.

Les concessions ne sont pas à l’ordre du jour. Elle sait ce qu’elle veut, et ne se laisse pas imposer une direction qu’elle ne juge pas approprié à son projet. Quitte à repartir à zéro, tout réenregistrer. Quitte aussi à considérer un second mixage indispensable quand le premier, "trop plat", ne lui convient pas, au grand dam de ses partenaires.

Quitte encore à réunir comme elle peut les moyens de refaire à son gout le mastering, étape finale du traitement sonore, puisque sa maison de disques refuse d’en financer un autre. Toutes ces tribulations ont modelé Kelmti Horra. Et donné raison à la détermination d’Emel, arrivée à bon port sans perdre son âme.

Emel Mathlouthi Kelmti Horra (World village/Harmonia mundi) 2012
En concert au Café de la Danse à Paris le 6 mars 2012