Les enseignements de Maurice Kirya

Les enseignements de Maurice Kirya
© Mirella Brenke

Au terme d’un long périple en 22 étapes sur le continent africain et avant de se produire le 4 avril à Paris, le chanteur ougandais Maurice Kirya dresse pour RFI Musique un premier bilan de cette aventure humaine et musicale qui laissera des traces, tant sur le plan professionnel que personnel.

Ce que j’ai appris durant cette tournée constitue une opportunité et une expérience que je n’avais jamais connues auparavant. Quand tu vas à la rencontre de différentes cultures, différents langages, différentes nations, tu réalises que chacun pense différemment et réagis de façon différente. Lorsque j’ai écrit une chanson comme Misubbaawa, par exemple, j’étais en Ouganda et ce que je ressentais était lié à ce contexte.

Cette tournée en Afrique de l’Ouest m’a amené à une réflexion plus large sur le type d’instrumentation auquel les gens réagissent, les sujets dont ils veulent qu’on leur parle, la façon de leur parler, de les faire bouger… Je chante sur scène depuis toujours mais c’est autre chose de jouer pour des gens qui ne comprennent pas ce que tu dis, car tu dois les laisser avec l’impression qu’ils t’ont compris.
Pour toutes ces raisons, je sais déjà que je vais refaire un bon nombre de choses sur mon deuxième album que j’avais commencé à travailler. Chaque jour, mon groupe arrive avec de nouvelles idées et on va donc se servir de ce qu’on a essayé lors de cette tournée.
En fait, j’ai souvent remarqué que dans les villes de taille importante comme les capitales, le public est plus attentif à ce que l’on dit, à la progression dans la musique tandis que dans les plus petites villes, il veut s’amuser, danser. Et pas seulement écouter.
C’est très émouvant de voir les spectateurs fermer les yeux sur tel ou tel morceau. Il arrive, quand on chante Wooye ou qu’on reprend Malaika, que l’assistance soit quasiment en prière ou que les femmes pleurent. Mais bien sûr personne ne me verra pleurer… La musique a presque un effet spirituel. Là tu te dis que tu es sur le bon chemin. Je ne veux pas simplement jouer pour que les gens s’éclatent un soir et, le lendemain, ils m’auront complètement oublié. J’essaie que, pour le reste de leur vie, ils puissent m’associer avec une chanson.
Je viens d’une famille où on chante tout le temps et tous mes frères sont dans la musique. Pour moi, quand je chante, le monde s’ouvre. Certains se droguent pour atteindre un certain état, moi j’utilise la scène. C’est thérapeutique. Je veux faire sonner chaque accord joué, chaque corde, chaque élément de la batterie. Et si je chante d’une certaine façon, ce n’est pas pour montrer que je sais le faire mais pour faire naitre une certaine émotion que le public ne pourra pas oublier, aussi propre et aiguisée que la lame d’un couteau.
Sur scène, je ne suis pas qu’un chanteur ou un entertainer, je suis comme un prédicateur, un professeur. C’est difficile à vous expliquer. Il faut que vous soyez en face de moi, avec le groupe qui joue, pour réaliser à quel point on prend chaque note au sérieux.
Être ici, en tournée, me donne vraiment l’impression d’être comme dans une classe ou on apprend tout le temps. Je me suis mis aussi à écouter beaucoup plus de musique d’Afrique de l’Ouest, ne serait-ce que pour savoir ce qui se passe, me tenir au courant.
A Zinder, au Niger, le directeur nous a fait rencontrer quelques musiciens. Je connaissais un peu le blues du désert mais pas autant qu’aujourd’hui. Jouer pour un autre musicien te pousse à l’autocritique, et donc à t’améliorer, parce que si tu te plantes ou si tu n’es pas bon, lui, il le saura ! 
A Nouakchott, on a fait salle comble. Pendant le concert, le technicien à la lumière a éclairé les gens et j’ai éclaté de rire. Je leur ai dit : "Je suis désolé, mais je ne pensais pas que vous seriez si nombreux." Is se sont mis à rire aussi. Et ils participaient, ils chantaient les chansons. On ne s’attendait pas à ça. Je n’avais jamais entendu parler de Nouakchott avant, et quand je me suis un peu renseigné, j’ai pensé que ce serait un show difficile. Au final, ça a été l’un des meilleurs qu’on ait fait, avec des organisateurs très professionnels qui ont eu toutes les attentions pour nous.  Mais il y a quelque chose que j’ai détesté en Mauritanie : tous ces contrôles sur la route ! On venait de Saint-Louis au Sénégal, et toutes les cinq minutes, on devait s’arrêter. C’est particulièrement irritant. Je ne sais pas combien de temps il nous a fallu pour arriver à Nouakchott mais en tout cas, la prochaine fois que j’irai en Mauritanie, c’est sûr, ce sera par avion !
Le dernier concert de cette tournée africain a eu lieu à Conakry, en Guinée. Ma guitare a rendu l’âme après trois chansons et ça m’a donné l’opportunité d’être accompagné seulement par le piano qui se trouvait là. Ce n’était pas prévu, mais on a fait quelques chansons ainsi et c’était très beau.
La prochaine étape, ce sera Paris. Je suis très impatient d’être au New Morning. Je connais un peu l’histoire de cette salle, on m’en a beaucoup parlé, et c’est un honneur et un privilège pour moi d’y jouer. Ça me fait dire que les choses sont vraiment en train d’évoluer dans le bon sens pour moi, et j’espère avoir raison. Ce qui est sûr, c’est que je vais donner le meilleur de moi-même.