Les festivals baissent le son

Les festivals baissent le son
La prévention sonore de plus en plus en question dans les festivals © B.Brun

Trop fort, le son des festivals d'été ? Alors que la France devrait revoir sa législation sur le volume sonore des concerts, les grands rendez-vous de l'été misent de plus en plus sur la prévention, sur fond d'évolution des mentalités. Enquête sur le rapport au "bruit" des festivals.

L'été dernier, Agi-Son est parti sur la route des festivals. Avec ses instruments de mesure, cette association qui milite pour "la gestion sonore" dans le milieu de la musique est allée vérifier si les grandes messes estivales respectent bien les oreilles de leur public. Bilan ? "On a cassé quelques a priori, rapporte Angélique Duchemin, sa coordinatrice, car on s'est aperçu que dans ces festivals de rock, ou d'électro, où on pourrait croire que le son est très fort, le niveau sonore est plutôt bien géré. Au Hellfest, par exemple, ça ne joue pas plus fort qu'ailleurs, on serait même sur des niveaux plutôt modérés." L'étude a porté sur quatre des plus gros rassemblements de l'été en France (*) et au cœur d'une saison marquée par le sacre du phénomène Stromae, on aura vu apparaître à l'écart des murs d'enceintes, des carrés réservés aux parents accompagnant leurs enfants.

L'image aurait été encore inimaginable quelques décennies auparavant. "Les jeunes sont plus prudents, je vois des trentenaires qui portent des bouchons d'oreilles, alors que les gens plus âgés, de 40/50 ans, n'en mettent jamais", remarque Giulia De Vecchi, programmatrice de la salle de concert le Cabaret Sauvage, à Paris.
 
Longtemps en effet, le rock a baigné dans la culture du "gros son". Le pic est atteint dans les années 1970, avec le développement des grands rassemblements pop et de systèmes d'amplifications massifs ; la prise de conscience devra, elle, attendre deux bonnes décennies. Au milieu des années 1990, on commence à parler d'une "génération oreilles cassées" dans les médias et c'est avec le décret du 15 décembre 1998 que le législateur s'empare du sujet en France. La limite est placée à 105 décibels (dBA) sur 15 minutes, pour les salles de concert mais aucune disposition n'est prise pour les festivals de plein air. 
 
Des oreilles qui sifflent
 
"Avant le décret, la question ne se posait pas. Au contraire, on avait tendance à se dire que, quand on sortait d'un concert et qu'on avait les oreilles qui sifflaient, on avait passé un bon moment. La réglementation a été un coup de semonce", relève Angélique Duchemin d'Agi-son.
 
La loi qui s'attache à juguler les problèmes avec le voisinage autant qu'à régir l'exposition du public, provoque un changement en profondeur de mentalités chez les professionnels. Outre les compteurs de décibels placés sur les consoles des ingénieurs du son, c'est l'époque des travaux de mise aux normes pour les salles de concerts.
 
Cependant, la problématique n'est pas complètement résolue, car le rapport à la musique est une affaire autrement plus complexe. Il y a d'abord l'oreille, pour laquelle la zone des risques débute autour de 85 décibels – soit le niveau d'un concert de folk tout doux – et dont les lésions (acouphènes, hyperacousie) ne sont pas réversibles, puis, il y a tout le reste. De grosses basses électro, un soundsystem reggae, des guitares metal lourdes, et c'est tout un rapport au son qui se créé. 
 
Face à cela, si certains musiciens font encore de la résistance, comme les Américains bruitistes de My Bloody Valentine, on a vu récemment en France les papas festifs de Zebda porter le discours sono-responsable. Les festivals doivent eux composer entre la volonté d'un public en demande de décibels, le voisinage, et... les arrêtés (préfectoraux, municipaux), qui s'en tiennent souvent à ce que prévoit la loi pour les salles de concert. "Un festival, c'est trois semaines de montage/démontage, avec le passage des engins de chantier sous les fenêtres pour les riverains et puis, les trois jours de concerts", constate Jean Perrissin, le chef du développement durable du Cabaret Vert.
 
Le rendez-vous ardennais, qui a lieu fin août dans une ancienne friche industrielle du centre-ville de Charleville-Mézières, revendique l'exemplarité en matière de prévention auditive. Comme l'an passé, il prêtera une centaine de casques pour les enfants, un stand de prévention avec distribution de bouchons en mousse et ventes de bouchons en plastique sera ouvert de 14 heures à 3 heures du matin, sans compter la formation des bénévoles et un public prévenu à l'entrée du festival.
 
Des questions de développement durable
 
Alors que la France planche sur une nouvelle législation pour abaisser le seuil des 105 dBA, les pays d'Europe n'adoptent pas tous la même politique. Tandis que certains, comme la Belgique se sont sérieusement emparés de cette question, d'autres comme l'Angleterre n'ont pas encore amendé leurs lois sur le "bruit" (sic).
 
En Suisse, où la législation fixe le seuil à 93 dBA/l'heure et où les contrôles des autorités sont très fréquents, Roland Le Blévennec, patron de la salle de concert Le Chat Noir, située dans le canton de Genève, et du festival de chanson Voix de fête, a participé aux tests précédant cette législation au début des années 1990. Il estime : "On peut faire du très bon metal à ce niveau. L'important, c'est le système de son que l'on a."
 
Pour toute une génération qui a découvert la musique au casque, avec le son compressé des lecteurs MP 3 et leurs aînés qui ont connu le walkman à cassettes crachant dans les oreilles, le problème de l'exposition au "bruit" dépasse le cadre des simples festivals. Quant à ces festivals ? A l'heure où ils sont un enjeu économique important, le bien-être du festivalier qui va de la "salade au lard faite avec les produits des agriculteurs locaux" aux nombre de toilettes sèches, comprend aussi le volume et – parfois – la qualité du son envoyé. "Au début, quand on organise un concert de rock, on tire sur les budgets. On ne se pose pas trop la question de la qualité du son. C'est après, quand tout se met en place, que cela arrive", reconnaît Jean Perrissin du Cabaret Vert.
 
(*) Le Hellfest à Clisson, les Eurockéennes de Belfort, Musilac à Aix-les-bains, Rock en Seine à Saint-Cloud.
 
Site de l'association Agi-son