Ghalia Benali, la fée marieuse

Ghalia Benali, la fée marieuse

Comme les histoires de Roméo et Juliette ainsi que son équivalent arabe Kaïs et Leïla auxquelles il fait écho, le mariage mixte imaginé par la chanteuse Ghalia Benali dans Romeo et Leïla aborde le thème de la différence entre deux êtres qui s’aiment. Un conte en évolution, né de collages, devenu livre et décliné aussi sur un CD.

RFI Musique : A quel moment l’idée de Romeo et Leïla a-t-elle pris forme dans votre esprit ?
Ghalia Benali : D’abord, il y a eu Timnaa, un groupe avec des Flamands, des Turcs. On avait fait un laboratoire d’idées en s’amusant. Le CD Wild Harissa s’était très bien vendu. C’était un pas de plus dans la rencontre vers l’Occident mais ce n’était pas un projet pour moi donc j’ai arrêté. Je me sens plus comme un témoin entre plusieurs cultures, et pas comme une chanteuse – je suis graphiste donc je n’ai fait de la musique qu’au hasard des rencontres. J’avais envie de raconter une histoire. Trouver des réponses à des questions que je me posais. A l’époque, je me mariais à un Belge chrétien et c’était un peu houleux dans ma famille, dans ma communauté.

Quel a été le processus créatif pour donner vie à cette histoire ?
Comme toujours quand je fais des recherches, je m’assieds pendant quinze jours et je fais des dessins, des collages. Avec ce que j’avais, j’ai fait une expo et je me suis dit que c’était des dessins avec lesquels j’avais envie de dire une histoire. J'ai trouvé tout de suite les deux personnages, Romeo et Leïla. Deux êtres de mondes différents. C’est un conte fantastique. D’ailleurs, Leïla est cyclope. Romeo est l’homme idéal, il a toutes les qualités. J’ai trouvé d’autres tableaux, lié tout ça ensemble, comme un puzzle. Ce sont les images qui ont inspiré le texte. J’ai terminé l’histoire en 2008. Je l’écrivais au fil des concerts. Il y aura une suite dans la même idée, c’est le prochain projet.

Quelle est la trame de Romeo et Leïla ?
C’est un amour impossible. Leïla vit dans un endroit ceint par une muraille et tout ce qu’elle doit savoir est dessiné en trompe-l’œil sur les murs du palais. Il n’y a qu’une fenêtre, qui donne sur la mer pour qu’elle ne voie pas ce qui se passe dans le monde. Une prophétie dit qu’elle va rencontrer quelqu’un avec deux yeux, ce qui ne plaît pas du tout à son père le roi, car dans sa tribu, c’est une anomalie. Pour eux, la vision du monde est unique, il se regarde avec un œil. Mais Leïla tombe malade et le roi doit ouvrir les portes de la muraille. De son côté, Romeo a deux yeux, c’est un artiste, un guerrier et un herboriste qui a trouvé l’élixir de l’immortalité. Tout lui a été enseigné mais il lui manque l’expérience, que son maître lui dit d’aller acquérir en cherchant dans la différence.

A travers Romeo et Leïla, mais aussi sur l’album consacré à Oum Khalsoum, ou celui avec Timnaa, les références à des œuvres anciennes sont récurrentes dans vos projets. Qu’y trouvez-vous ?
Quand quelque chose créé dans le passé est sublime, vrai et me parle encore aujourd’hui, c’est qu’il est intemporel. On ne peut pas créer quelque chose qui n’existe pas. La vérité est un point central, on gravite autour et chacun a son angle de vue. Quand je suis arrivée de Tunisie, j’avais beaucoup étudié mais j’étais en décalage. Par exemple, je ne connaissais pas les Doors, Pink Floyd… tout ce que je savais encombrait beaucoup plus mon esprit. Qu’est-ce que j’ai commencé à faire ? Vider, oublier. Avec la volonté de faire de la place en se disant que ce qui restera sera le plus important, et permettra de réapprendre.

Les morceaux de Romeo et Leïla sont-ils figés ou en évolution, comme le texte ?
Certains sont arrangés de façon "carrée" ; sur d’autres, je peux faire des ajouts, il peut y avoir un solo… Et souvent, dans chaque concert, il y a un morceau ouvert : on commence sans savoir où on va. On n’est pas en train d’interpréter le CD, il y a des changements, il se passe autre chose. Sur l’album, je trouve qu’on sent très fort le silence. Je l’ai fait produire par quelqu’un d’un peu intello, esthète, et qui n’est pas dans la musique arabe. Il a beaucoup travaillé au niveau du son pour qu’il puisse parvenir à une oreille occidentale.

La direction à suivre pour mettre en musique ces histoires s’est-elle imposée facilement ?
Oui. Je voulais entendre le luth. Un élément arabe solide. C’est ma base, ce que je connais intuitivement. Et j’ai fait exprès d’avoir dans le groupe deux personnes qui ne connaissent pas la musique arabe. Comme ça, je suis confrontée à cette limite : aller vers leur monde à eux et ne pas toujours les emmener dans le mien. C’est un garde-fou. Pour Romeo et Leïla 2, j’ai prévenu les musiciens qu’on n’allait pas répéter. On va se voir, manger ensemble, passer une belle soirée, je vais leur faire écouter des sons, leur raconter l’histoire. Je pose quand même quelques balises avant de nous lancer ensemble dans notre prochaine aventure.

Ghalia Benali Romeo et Leïla (Music & Words/Blue Kapibara) 2011

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