Django Reinhardt entre au musée

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La Cité de la musique à Paris fête le guitariste Django Reinhardt, l’un des plus grands musiciens de l’histoire du jazz, à travers une grande exposition. Présentation avec son commissaire, Vincent Bessières, qui fut en charge de celle consacrée à Miles Davis voici tout juste trois ans.

RFI Musique : Après Miles, Django. Deux musiciens qu’on nomme par leur seul prénom…
Vincent Bessières : Oui, ils font partie de ce club très fermé. Ce sont deux grands créateurs qui se sont toujours moqués des étiquettes. Django était un musicien populaire, ancré dans une tradition, qui avait envie de faire de la musique symphonique ou sacrée, qui jouait du jazz ou accompagnait des chanteurs. On ne peut pas le réduire au seul jazz manouche : il parle à tous les publics, sans faire de concession. Le sujet était donc parfaitement complémentaire de celui de Miles, la première exposition consacrée au jazz par la Cité de la Musique. D’autant plus que ce n’est pas le même territoire, la même histoire, les mêmes racines, le même instrument, et donc on évitait le piège de la redite. Et ce qui est amusant, c’est de voir que Django à la fin de sa vie a une oreille vers le cool, la musique qu’a inventée Miles : finalement, cette exposition se termine là où commençait l’autre.

On remonte dans le temps, aux premières heures du jazz…
On y découvre l’acclimatation de cette musique en Europe, en particulier en France, à travers des musiciens afro-américains qui y ont joué le rôle de passeurs à partir de la fin des années 1920, et l’importance du Hot Club de France.
 
Comment avez-vous procédé pour inventorier les sources ? Était-ce facile de travailler sur le sujet Django où les experts sont légions ?
Les Manouches ont pour tradition de brûler tous les objets qui ont appartenu à un défunt. Django ne fait pas exception, même s’il reste des choses comme la guitare Selmer Numéro 503 que sa veuve a léguée au Musée de la musique. La famille, même si elle est associée à l’exposition, n’a donc pas été très active quant aux prêts. Ce sont plutôt les "djangophiles" qui ont été mis à contribution, à commencer par Alain Antonietto, un spécialiste qui fait autorité sur le sujet. Nous avons aussi pu compter sur de nombreux collectionneurs anonymes et surtout le fond Charles-Delaunay de la BNF. Par le biais de son label Swing et de son activité au sein du Hot Club de France, Delaunay a beaucoup contribué à la reconnaissance de Django, il y avait donc beaucoup de matières à disposition. Enfin, il y a les prêteurs manouches, où la caution de la famille de Django a été essentielle. Comme cet homme qui possède un banjo dont aurait joué Django dans sa jeunesse : il a longtemps été réticent, jusqu’au jour David Reinhardt l’a appelé. Il y a un code de l’honneur, un sens de la famille, bien plus forts que toutes les garanties qu’offre la Cité de la musique.
 
Le parcours de l’exposition est chronologique…
Je voulais montrer le trajet de Django : social, musical, esthétique. C’est une trajectoire humaine assez fascinante. Je dis souvent qu’il avait un triple handicap : il était manouche, c’est-à-dire aux marges de la société ; il était infirme, ayant eu deux doigts amputés ; il jouait de la guitare, un instrument relégué jusque-là au fond de l’orchestre. Et en plus, il n’était pas américain ! Pourtant il est devenu l’un des plus grands musiciens de l’histoire du jazz. D’ailleurs, au cours de l’exposition, on le retrouve sur ses enregistrements, mais aussi avec Coleman Hawkins, Duke Ellington, Jean Sablon, des gens dont il a croisé la route. 
 
Vous allez au-delà de la musique…
Oui, il y a beaucoup d’éléments de contexte qui permettent de refléter les différentes périodes comme la toile Jazz Hot de Kupka réalisée en 1935, date du début de l’aventure du quintette de Django avec Stéphane Grappelli, le Jazz Band que Jean Dubuffet a peint d’après un concert organisé en 1943 par le Hot club de France à la salle Pleyel, ou encore un tableau de Sonia Delaunay. Mais il y a aussi beaucoup de photos, dont certaines inédites ou peu vues : Django par Doisneau, par Willy Ronis, par Émile Savitry… Enfin, nous présentons des documents rares comme le manuscrit de cette symphonie inachevée, Le Manoir de mes rêves, ou l’air principal de la messe qu’il voulait jouée pour ses frères romanichels, comme il disait. L’exposition est délibérément accumulative : il y a beaucoup de petites choses, comme des cartes postales, des programmes de concert, des affichettes… Rien de forcément très spectaculaire, mais une mosaïque qui raconte une histoire.
 
Vous avez fait appel à un Américain pour écrire le texte du livre-catalogue…
Il est toujours intéressant de voir le regard de l’extérieur sur un phénomène qui n’est pas que français. Michael Dregni a écrit plusieurs ouvrages sur Django, malheureusement non  traduits. Cet historien est un fin connaisseur, qui nous a d’ailleurs prêté de nombreux documents. Il est frappant de voir comment Django a eu des fans au-delà de la France, et ce dès son vivant. C’est en Angleterre que le quintette du Hot Club de France s’est fait connaître ! Aux États-Unis, Woody Allen a même consacré en 1999 un film au sujet : Accords et désaccords
 
L’exposition Miles s’est exportée jusqu’au Brésil, où elle a connu un beau succès. On peut imaginer pareil destin, mais aux Etats-Unis, pour celle-ci ?
Il est frappant de voir la résonance qu’a Django dans la culture américaine, peut-être parce qu’il est finalement le premier guitar hero des musiques populaires du vingtième siècle. Même Steve Jobs l’avait convoqué lors de la première présentation de son Ipad ! Pour lui, Django était le son emblématique des rues de Paris.
 
Exposition Django Reinhardt, swing de Paris du 6 octobre 2012 au 23 janvier 2013 à la Cité de la musique