Jocelyne Béroard, échappée provisoire

Jocelyne Béroard, échappée provisoire
© P.René-Worms

La chanteuse de Kassav’, Jocelyne Béroard, se produit pour la première fois à l’Olympia le 22 mai en solo. Le répertoire balaiera toute sa carrière, à l’image de la double compilation qui sort à cette occasion, Yen Ki lanmou.

RFI Musique : Vous chantez à l’Olympia le 22 mai. Est-ce la volonté de célébrer une date importante dans l’histoire des Martiniquais ?
Jocelyne Béroard : Effectivement, ce jour renvoie à la date de l’abolition de l’esclavage en Martinique, le 22 mai 1848, mais le fait que mon concert ait lieu un 22 mai est une pure coïncidence.

Allez-vous faire allusion sur scène à cette date historique ?
Bien sûr. J’ai par ailleurs dans mon répertoire un titre, Eti La yo yé (ndlr : présent sur la compilation qui vient de sortir) qui ne concerne pas l’abolition à proprement parler, mais les ancêtres, un titre pour la mémoire. Je suis très attachée à la mémoire. J’y insiste sur l’importance de rendre hommage à nos ancêtres. Nous ne devons pas les oublier. Si nous sommes là aujourd’hui, c’est grâce à eux. Ils ont été réduits en esclavage, considérés comme des moins que rien. Nous sommes leurs descendants. Nous nous devons d’honorer leur mémoire, d’avoir une pensée pour eux, de leur rendre honneur et dignité

Ressasser sans arrêt cette histoire douloureuse, est-ce bien nécessaire ?
Beaucoup de monde pense qu’effectivement, il faut cesser de revenir sans arrêt là-dessus. Mais y était-on vraiment revenu ? C’est depuis peu seulement que ça commence, que les gens se mettent à fouiller dans le passé pour tenter de comprendre et défaire les choses qui fonctionnent mal aujourd’hui. Regarder l’avenir sans s’occuper du passé n’a pas de sens. Si un certain racisme existe aujourd’hui, si les gens se définissent en tant que couleur au lieu de se définir en tant que personnes, c’est justement parce qu’on oublie le passé. Il y a beaucoup de leçons à tirer de lui.

Lorsque la député de la Guyane, Christiane Taubira , s’est insurgée contre l’organisation de certaines des festivités de l’année des Outre-Mer au Jardin d’Acclimatation, à Paris, un des sites d’accueil des expositions coloniales des XIXe et XXe siècles, vous sentiez-vous en accord avec sa réaction ?
Complètement. Il y a lieux chargés où se sont passées des choses aberrantes. Y faire la fête est complètement déplacé. Je ne pense pas que ce soit une très bonne idée d’avoir organisé des choses dans cet endroit.

Et cette année des Outre-Mer, globalement, est-ce une bonne idée ? Va-t-elle permettre découvrir autrement et en profondeur la réalité et la spécificité de ces territoires ?
Vous voulez que je vous réponde franchement ? Je n’en sais rien. Il faut voir… Moi-même je n’aime pas être définie en tant qu’ "ultramarin". Ça ne veut rien dire. Ce terme recouvre des réalités tellement différentes. Je suis martiniquaise. Point. Je suis née sur la terre de Martinique. Cette terre a vécu des histoires dont j ai hérité, parce que je suis née là et même si les gens ne m’ont pas raconté des choses, ils me les ont faites ressentir. Je les ai en-dedans de moi. "L’année des Outre-Mer", les "ultramarins"… tout cela ne me parle pas.

Il y a tout juste 30 ans, François Mitterrand était élu Président de la République. Le 10 mai 1981, est-ce une date qui vous parle ?
Pas totalement. Les choses ont pris plus de sens pour moi quelques années plus tard car en fait je n’étais pas là à l’époque. En 1981, je me trouvais plutôt du côté de la Jamaïque, j’abandonnais mes études de pharmacie pour être artiste. Je ne m’inquiétais pas trop de la politique. En Jamaïque, j’ai travaillé avec Lee Perry, en tant que choriste.

Une fonction qui a aussi été la votre au sein de Kassav’, au début…
Oui, j’ai commencé en tant que choriste en 1980, avec Kassav’, puis j’ai intégré le groupe complètement en 1983.

Kassav’, c’est une longue histoire. N’y-a-t-il pas une lassitude qui s’installe à force, une déperdition de magie ?
Pas du tout. La seule différence par rapport à, disons, une quinzaine d’années en arrière, c’est que nous nous fréquentons moins en dehors des concerts. On ne va plus en boîte faire la fête ensemble. Mais nous avons toujours le même bonheur d’être en scène. Il ya toujours la même magie et une belle énergie. Le secret de cela ? La base même de Kassav’ n’était pas souillée. Lorsque Pierre-Edouard Decimus a créé ce groupe, il l’a créé avec des gens qui devaient savoir qui ils étaient, retrouver leur essence. Nous n’avons pas cherché à plaire. Nous voulions seulement dire, voilà qui nous sommes. C’est cela qui est toute la force de Kassav’. Nous n’avons pas fait de faux jeu. Et si l’on nous présente parfois sous un angle exotique, avec belles plages, cocotiers et rhum… ce n’est pas très grave ! Nous, on sait au moins que nous avons eu la chance de pouvoir nous exprimer complètement et avec bonheur.

 

Jocelyne Béroard Yen Ki lanmou (Note A Bene / Warner) 2011
Jocelyne Béroard en concert à l’Olympia le 22 mai, 16h
Kassav’ en concert le 12 juin à Angoulême (festival Musiques Métisses), le 3 juillet à Toulouse (festival Fest y Music), le 16 juillet à Tours.


Site officiel de Kassav'