L'autre mondialisation de Ray Lema

L'autre mondialisation de Ray Lema
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Avec son nouvel album, 99, le pianiste congolais Ray Lema quitte l’intimité du solo et du trio pour rejoindre les rangs d’un grand orchestre. Avec son titre, 99, un numéro qui désigne en France tous ceux nés hors du sol national, il réfléchit en musique aux conséquences de la mondialisation, aux identités africaines et françaises... L’occasion de rêver d’un monde meilleur, plus tolérant et plus métissé.

 RFI Musique : Après plusieurs années dans des formules intimistes en solo ou en trio, vous avez fondé en 2009, l’orchestre Saka Saka... Pourquoi ?
Ray Lema : Il s’agit d’un retour à ce que je faisais dans les années 1980. Avec ma période piano solo et trio, plein de gens ont commencé à me prendre pour un intello ! Donc j’ai voulu revenir à une musique plus proche du peuple, du corps et de la danse ! "Saka Saka" désigne un plat à base de manioc. Ce disque s’impose comme un véritable melting-pot musical. S’il y a une forte base congolaise, tu ne sais finalement pas trop de quel pays le son vient ! Il y a deux chanteurs congolais, deux Françaises, des cuivres cubains, un batteur et un bassiste camerounais, un tromboniste américain, un guitariste brésilien... Bref ! C’est le grand mélange, reflet de notre époque actuelle !

Que signifie ce numéro, "99", votre titre ?
Il s’agit d’un clin d’œil à mon matricule. En France, le numéro 99 désigne ceux qui sont nés ailleurs : tous dans le même sac ! Pour une fois, je me suis dit que j’allais assumer avec fierté ce vaste fourre-tout, auquel j’appartiens. Au quotidien, dans les rouages de cette grosse machine qu’est l’administration française, ce chiffre constitue une source constante d’agacement : entraves, chipotages, questionnements...
La mondialisation dont vous parlez en prologue de ce disque constitue-t-elle, selon vous, un rapprochement ou un éloignement des cultures entre elles ?
Je pense qu’il s’agit d’un phénomène bipolaire. Avec la mondialisation, la planète se rapetisse par l’accroissement des moyens de communication. En même temps, les identités deviennent de plus en plus crispées, les communautés se resserrent, le petit être humain se sent menacé par ses lointains ou proches voisins... Enfin, j’ai la ferme certitude que nous assistons à une sorte de nivellement des cultures ! A cause de leur agressivité artistique, les Etats-Unis sont en train d’harmoniser toutes les cultures mondiales. Ainsi, la France s’américanise de plus en plus, tout entière éprise de la gestuelle et de la créativité outre-Atlantique. Un grand pourcentage de groupes hexagonaux chante en Anglais !
Sur le continent Africain, on assiste aussi à une sorte de disparition des bases culturelles ?
En Afrique, c’est encore plus tragique : carrément catastrophique ! Avec l’exode rural, l’accès à la télévision et au confort, les gens se fascinent totalement pour l’Occident ! Nos chefs d’Etat considèrent les problèmes du continent d’un simple point de vue économique et matériel, alors que la solution passe par la culture et l’éducation. Les Africains ne sont même pas conscients de leur richesse musicale énorme, celle que le monde entier leur envie ! Or, un peuple qui ne connaît pas ses trésors conduit à tous les désastres.
Dans votre avant-dernier titre, Ata Ndele, vous récitez la litanie des grands leaders panafricains (Thomas Sankara, Kwame Nkrumah, Nelson Mandela...). Une façon de dire qu’une autre Afrique est possible ?
Ata Ndele signifie "tôt ou tard". Tôt ou tard, l’Afrique devra se réveiller ! Sur ce continent, nous avons eu de grands hommes qui ont su rêver très fort ! Aujourd’hui, nos présidents ne rêvent plus, l’Afrique ne rêve plus, aucun programme de société ne permet de viser la moindre utopie... Vous connaissez les Sapeurs du Congo ? La Sapologie, cette "science du vêtement" initiée par Papa Wemba ? Les jeunes font des concours pour savoir lequel est le mieux fringué, le plus "griffé" ! Maman ! En voilà une ligne de vie !!! Tandis que certains rêvent d’aller sur Mars, en Afrique, on rêve d’attraper des chaussures Yves-Saint-Laurent ! A mon âge, il y a de quoi se taper la tête contre les murs !

Retour en France : quelles solutions y’aurait-t-il, selon vous, pour avoir une vraie identité musicale ?

Ce pays devrait assumer sa multi-culturalité ! Dans les rues de Paris, résonnent une infinité de rythmes. Des jeunes jouent de la salsa, de la samba, du mandingue... comme personne ! Et tous ces petits mondes-là se rencontrent ! Mais les médias les ignorent vigoureusement et préfèrent nous rebattre les oreilles avec Ben L’Oncle Soul, contre qui je n’ai rien, notez, à part ce matraquage incessant ! Ici, les médias ou les maisons de disque cloisonnent : chanson française/pop-rock/jazz/hip-hop... Et tout le reste, c’est "99", autrement dit "musiques du monde". C’est aberrant ! Alors parfois, pour se donner bonne conscience, ils sortent des artistes tels Amadou & Mariam, ou mettent en avant tel joueur de kora magnifique, mais difficile à écouter plus de vingt minutes, tellement c’est ethnique... Forcément, le public français trouve cela "mignon", sans plus. Ainsi, ces décideurs artistiques nous servent de temps en temps une certaine idée de l’Afrique, loin d’être représentative... Donc, tu serres les dents, tu tapes du pied, et t’attends que cela passe, car cela finira forcément par passer. Il faut vraiment que la France se décrispe, et regarde ses identités plurielles en face : il y a moyen de servir une musique géniale, plus qu’explosive et tout à fait rentable.
Ray Lema 99 (One Drop) 2011
En concert le 11 mai 2011 à la Bellevilloise et le 28 mai au musée du Quai Branly, à Paris.