Madagascar, terre des Surfs et du salegy

Les Safari © DR

Forte du rôle culturel qu’elle joue dans la région au moment où elle accède à l’indépendance politique, l’île de Madagascar valorise et modernise ses musiques d’inspiration traditionnelle tout en cédant aux sirènes de la variété occidentale.

"Ah oui, vraiment, tu es jolie dans ton lamba blanc." Avec ces paroles en français, Henri Ratsimbazafy signe le premier grand succès de la musique malgache peu de temps après l’indépendance. Sa voix porte même jusqu’aux autres îles de l’océan Indien, en particulier à La Réunion où il se produit dès 1962. La même année, il remporte le premier Grand Prix de la chanson française à Madagascar avec Samba tyrolienne, et inscrit à nouveau son nom au palmarès lors de l’édition suivante ! Celui qui est aujourd’hui le doyen de la chanson sur la Grande Île s’est fait connaître dans un style qui rappelle que, sous le tropique du Capricorne, Tino Rossi et Gilbert Bécaud ont également marqué les esprits.  

Les Surfs
Pourtant distante d’environ 10000 kilomètres, la France – et à travers elle, le monde occidental – exerce une influence culturelle sur de nombreux musiciens et chanteurs locaux. Dans sa page intitulée "Venez les copains", Le Courier de Madagascar consacre en juin 1963 une rubrique à un groupe en pleine ascension :"Les Béryls ont tendance actuellement à imiter le Golden Quartet mais certaines de leurs chansons les rapprochent des Compagnons de la chanson".
 
A peine six mois plus tard, ces six frères et sœurs sont en "vedettes américaines" sur la scène de l’Olympia. Entre temps, ils ont changé de nom pour devenir Les Surfs. Grâce à leurs disques successifs, cette fois, c’est Madagascar qui conquiert les hit-parades de nombreux pays avec des adaptations de tubes anglo-saxons. La carrière internationale de la fratrie Raberaona alimente l’espoir de ses compatriotes. Les CCC Guitares, un autre groupe connu à l’échelle nationale, tenteront à leur tour leur chance en France en se rebaptisant Les Safari.
 
Label et studio

Depuis 1959, avec un peu d’avance sur l’administration politique, l’industrie de la musique malgache est elle aussi entrée dans l’ère de l’indépendance. Les disques 78 tours et ensuite les 45 tours peuvent être pressés sur place. La famille de Comarmond, pionnière et essentielle dans le développement de cette activité économico-artistique, a lancé dans le même temps son label Discomad, puis se dote d’un studio pour enregistrer les chanteurs qu’elle produit.

 
La démarche n’est plus celle qui prévalait lors des décennies précédentes, lorsque Polydor, la Voix de son Maitre ou Decca procédaient à des enregistrements au cours de missions spécifiques. Le répertoire exploité, lorsqu’il ne relevait pas de l’ethnomusicologie, était surtout dominé par la chanson théâtrale, appelée Kalon’ ny fahiny, que l’on qualifie également d’opérette malgache et qui s’entend principalement sur les hauts plateaux de l’île.
 
L’époque est celle de la Troupe Analamanga ou de la Troupe Jeannette qui joue à travers le territoire les œuvres de Rakoto de Monplaisir. Avec l’avènement du 45 T, le disque est davantage perçu comme un produit de consommation symbole de modernité et du coup, tout ce folklore traditionnel perd du terrain.
 
Rakotozafy et Freddy Ranarison
 
L’incontournable Afindrafindrao, variante locale du quadrille composée à la fin du XIXe  siècle, demeure toutefois un classique que chaque époque s’approprie. Au début des années 60, Rakotozafy, le maître de la harpe marovany, en donne sa version, tout comme Freddy Ranarison. Ce musicien de la région centrale fait figure d’élément clé de la scène malgache qui se met alors en place.
 
L’homme remplit la fonction de passeur avec une vision de la musique très large mais sans chercher à imiter ce qui se fait ailleurs et en restant attaché à la culture de l’océan Indien. Dans sa discographie, on l’entend ici sur un séga typiquement réunionnais, là il devient le promoteur du salegy qui sera plus tard l’une des cartes de visite de Madagascar
Très présent à l’origine sur les côtes septentrionales de la Grande Île, ce style traditionnel proche des rythmes d’Afrique entreprend sa révolution avec l’arrivée des instruments électriques dont la puissance dépasse celle de l’accordéon employé jusque-là pour faire danser.
Viavy Rose, souvent considérée comme l’une des chansons fondatrices du salegy moderne, est d’abord interprétée en 1959 par l’Association folklorique de la côte Est. Mais c’est la reprise qu’en fait quelques années plus tard Freddy Ranarison et le succès qu’elle rencontre qui lui confèrent son statut de standard, ouvrant la voie pour des artistes comme Jaojoby qui feront connaître cette musique à l’échelle internationale.