Le jour nouveau de Ziskakan

Gilles Pounia de Ziskakan
© M.I. Lee Tin Wah

Porte-étendard depuis trente ans du maloya et de la culture créole à la Réunion, Ziskakan continue le combat. RFI Musique a rencontré Gilbert Pounia au moment où il entamait en France métropolitaine, une tournée de présentation de son nouvel album, 32 Desanm

Il est arrivé la veille à Paris et a roulé une bonne partie de la journée pour gagner le sud. Sur la scène du club de Toulouse où il entame fin octobre une tournée en France métropolitaine, Gilbert Pounia ne compte pas les heures de balance, ni de répétition. Une guitare à régler, une chanson à accorder, deux instruments à faire rimailler… 

Le leader de Ziskakan paraît décontracté et plus tard, il prendra le temps qu’il faudra pour parler de 32 Desanm, son nouveau disque. "Ah oui ! On peut aller jusqu’au conflit pour un mot parfois. L’important dans un texte, ce sont les images. Il faut que les images soient belles", nous expliquera-t-il à moment donné.
 
La musique et la parole qu’elle porte sont trop importantes pour les laisser dans l’inconnu. Porte-parole du maloya et de la culture créole sur l’île de la Réunion dès la fin des années 70, Ziskakan a gardé la même foi militante et l’album 32 Desanm –32 décembre- a été construit comme une réaction positive à l’actualité récente.
 
Gilbert Pounia appuie avec sensibilité sur les boursouflures de la société réunionnaise : héritage de l’esclavage, déracinement en tout genre... "Tous les matins, je me réveille avec la radio et à chaque fois, on nous parle de catastrophes. Si les gens sont conditionnés à penser négativement, ils vont se trouver mauvais, se barricader dans leurs maisons avec des chiens toujours plus féroces. Moi, au contraire, je rêve d’un monde où tous les jours pourraient être 32 Desanm. Il y a quand même des choses fondamentalement bonnes, je veux y croire."
 
Les mots de Madam
 
Pour imaginer ce 32 Desanm, Gilbert Pounia est parti une fois de plus à la rencontre de l’océan Indien. Il a travaillé avec des poètes de l’Ile Maurice et de Madagascar en compagnie desquels il a parfait ses textes. Les mots et les images de Ziskakan sont des allers-retours permanents entre des apports extérieurs et la culture métisse enfantée dans la douleur par la Réunion.
Pour la première fois cependant, le groupe de "rock maloya" tel qu’on le présente dans l’Hexagone, a fait exception à sa propre règle et laissé venir les choses en français. La chanson s’appelle Madam et son histoire est celle de "Zilbert". "J’étais footballeur, comme tous les marmaillesqui tapent le ballon contre le mur. J’avais une relation assez conflictuelle avec une dame d’un certain âge qui habitait la cité. Quand mon ballon passait chez elle, elle me le rendait en râlant un peu. Mais à chaque fois, elle avait un sourire. A 13 ans, j’ai compris que cette dame revenait des camps de concentration. Le jour où elle est morte, je n’ai pas osé aller chercher le ballon chez elle. J’ai raconté cette histoire à une jeune Mauricienne qui m’a écrit un très beau texte. Le texte était en français et j’ai voulu le chanter comme ça."
 
L’Inde et le son du Maghreb
 
Si 32 Desanm reste largement acoustique, Ziskakan fait aussi parler l'électricité. Les rythmes du maloya se mélangent aux résonances de l’Inde et du Maghreb, si bien qu’en fond, la vision d’un blues planétaire se dessine. "Le tambour qu’on entend le plus à la Réunion, c’est le tambour indien, explique Gilbert Pounia. Mais c’est vrai, le son du Maroc, les griots du Mali ou Tinariwen m’ont influencé à leur manière. Il y a dans ces musiques, comme dans la musique de la Réunion, des sonorités communes avec le blues. Moi, je rêverais de faire un film qui irait du Mississippi jusqu’à l’océan Indien."
 
Alors que le maloya, interdit sur l’Ile de la Réunion jusqu’en 1981, est maintenant classé par l’Unesco au patrimoine immatériel de l’humanité, Gilbert Pounia voit arriver la nouvelle génération de musiciens d’un œil bienveillant. Il veut continuer son combat pour la culture créole. "Je crois que le classement à l’Unesco n’est qu’un début. Maintenant, il faut que notre histoire soit dans l’histoire de France car il reste plein de choses à comprendre : nous situer, dire qui nous sommes. Il n’y a pas seulement le gars qui est arrivé avec la chaîne, mais il y a aussi celui qui est arraché à son espace." Même grisonnants, les militants continuent toujours de préparer leurs grands soirs.
 
Ziskakan 32 Desanm (Sakifo Records/Wagram) 2012