Mario Canonge, vers l'essentiel

Mario Canonge, vers l'essentiel
© Marc Chesneau

A 50 ans, le pianiste de jazz martiniquais Mario Canonge revient avec un disque sublime, Mitan, dont le groove et la sensibilité hors-pair célèbrent ce qu’il définit comme étant "le milieu de sa vie". Entre étude passionnée du piano, lectures et réflexions philosophiques, il perpétue, inlassable, sa quête musicale.

RFI Musique : Pourquoi avez-vous appelé ce disque Mitan ?
Mario Canonge : J’ai 50 ans, et ce "Mitan" symbolise le milieu de ma vie. Dans ma tête, je considère cette deuxième partie comme la plus riche : elle sera, j’en suis sûre, pleine de projets. J’ai envie d’avancer, de progresser, de m’élever encore. Je ne regrette pas mes années passées, je suis fier du chemin parcouru, mais j’ai hâte de connaître ce qu’il va se passer. Et voilà : je m’imagine toujours à 75/80 ans, au top de ma forme, en train de jouer du piano, toujours taraudé par l’envie. Je n’entame surtout pas la pente déclinante, l’ascension continue ! Autour de nous, certaines personnes se révèlent pressées d’arriver à la retraite, pour arrêter de bosser, regarder la télé, faire le jardin... Pas moi ! J’espère juste aller le plus loin possible dans ma quête musicale. Au cœur de cette recherche, se niche une sorte de dimension philosophique vertigineuse : à chaque pas que l’on effectue, l’horizon recule. Sur le piano, on n’ira jamais assez loin...

Le piano, justement... Il y a cinq ans, vous vous êtes assidûment replongé dans son étude...
Oui, j’ai recommencé à travailler sérieusement mon instrument chez moi, un exercice que j’avais négligé depuis trop longtemps, même si j’ai toujours beaucoup joué. J’avais perdu la motivation de m’asseoir devant le clavier, de travailler des heures durant, quotidiennement. Rongé par la culpabilité, je remettais toujours cette ascèse au lendemain. Et puis un jour, un copain pianiste a trouvé les mots justes : il a touché la corde sensible... C’était en pleine vacances. Je suis rentré à Paris, peu avant le 31 décembre, j’ai mis les pieds chez moi, et j’ai commencé à plancher, difficilement au début, puis c’est devenu vital, une nécessité, une drogue.

Qu’a apporté ce travail à votre jeu ?
Au bout de deux ans, je me suis rendu compte qu’affleuraient des éléments différents. J’étais toujours moi-même, mais j’avais une palette plus large à ma disposition. Mon vocabulaire s’est étoffé : des 100 mots à ma disposition, disons que je suis passé à un millier. Je suis plus vif, j’élabore de plus belles phrases, j’exprime mieux ce qui m’anime... Et si j’ai toujours travaillé dans l’urgence pour la réalisation de mes albums, je pense que ces cinq années de labeur acharné ont infiniment nourri ce disque. Mais comme je le disais : l’horizon ne cesse de reculer... C’est sans fin ! Et c’est ce qui est extrêmement excitant.

Ces dernières années, vous avez également beaucoup lu : des auteurs comme Glissant, Césaire, Chamoiseau...
J’ai lu très tard dans ma vie, en dehors, bien sûr, des ouvrages imposés par l’école. De 40 à 45 ans, j’ai dévoré énormément de bouquins. Je me suis gavé de mots. Cette dernière décennie, j’ai vécu mes sortes d’années initiatiques : au fond, je ne dois pas être très précoce !

Dans votre titre, Entre la Pelée et l’Ararat, vous ajoutez à votre trio piano-basse-batterie, un musicien arménien, Norair Kartashyan, au doudouk et au peloul. Pourquoi ?

Dans ce titre très imprégné d’influences caribéennes, je voulais montrer qu’il peut y avoir des passerelles musicales entre des cultures très dissemblables : les Antilles, l’Arménie, et bien sûr, le jazz. Et puis, en même temps, c’était un clin d’œil à la conception d'Edouard Glissant sur la créolité.

Votre musique reflète-t-elle cette créolité, telle que définie par Edouard Glissant ?
Oui, bien sûr ! Mon disque précédent, Rhizome (2004), reflétait aussi ces croisements infinis. Dans la musique. Plus facilement que dans n’importe quel autre domaine, les sons, les rythmes, les notes... se mélangent naturellement, puisque les musiciens n’ont pas besoin de parler la même langue pour jouer ensemble. Le contact et les métissages s’effectuent immédiatement.

Comment vous-même définiriez-vous votre musique ? Un savant mélange entre le jazz et les influences antillaises ?
J’ai du mal avec les étiquettes, même si elles sont nécessaires. Quoi que je joue, je m’éclate. La musique que j’aime, au fond, c’est le jazz, même si je ne suis pas américain. Ma culture est antillaise, j’ai grandi avec la musique latine et en écoutant Salut les Copains, Johnny Hallyday ou Charles Aznavour, et je prends mon pied quand je joue du jazz, de la biguine, de la salsa, et même du zouk ! Maintenant, on peut bien nommer ma musique comme on veut. Moi j’aime le mot "jazz", car il se réfère à ce qui se créée dans l’instant. Et voici ce que je fais : au creux de mes dix doigts, je raconte "dans l’instant" ce que je vis, je donne corps à mes émotions, à mes réflexions, avec toujours, j’espère, un temps d’avance.

Mario Canonge Mitan (Rue Stendhal) 2011

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