Succès, trahisons et création dans la rumba

Succès, trahisons et création dans la rumba
Staff Benda Bilili © C.Mac Pherson

Il y a exactement 50 ans, la rumba congolaise vivait sa première tragédie œdipienne avec la scission de l’African Jazz du Grand Kallé, marquant la fin d’une époque et l’avènement d’artistes tels que Tabu Ley Rochereau. Depuis, l’histoire de cette musique s’est écrite selon un scénario semblable cent fois rejoué où, pour réaliser leurs ambitions, les prétendants n’hésitent pas à mordre la main qui les a nourris.

Dans quelques semaines, après un procès en diffamation perdu et une tournée annulée, les Kinois du Staff Benda Bilili reprendront le chemin de la scène en Europe. Avec deux fauteuils roulants en moins : ceux de Coco et Theo, désormais à la tête du tout nouveau Staff Mbongwana International, qui a donné son premier concert en France courant juillet.

La dislocation du groupe congolais en vogue depuis quelques années sur le circuit international s’avère peu surprenante au regard du comportement adopté par ses compatriotes musiciens. Ici un peu plus qu’ailleurs, la scission fait figure de généralité plutôt que d’exception.
 
Le succès, l’argent, les egos, voilà un cocktail explosif dont le souffle remodèle en permanence le paysage musical local et contribue du même coup à aiguillonner la créativité. Fally Ipupa, la star du moment ? Un ancien du Quartier latin de Koffi Olomidé. Awilo Longomba, initiateur de la techno soukouss ? Un ex-Viva la musica. Papa Wemba, le roi de la sape ? Un membre fondateur de Zaiko Langa Langa. Loko Massengo, du senior boys’ band Kekele ? Une des voix du Trio Madjesi… La liste est sans fin, d’autant que mécaniquement un seul départ peut provoquer une réaction en chaîne et affecter in fine une multitude de formations ! 
 
Grand Kallé et African Jazz
 
Le premier séisme de cette nature qui secoue le monde de la rumba se produit en 1963. Joseph Kabasélé, appelé Grand Kallé, récolte les fruits d’une gestion calamiteuse des ressources humaines au sein de l’African Jazz. Déjà, au lendemain de l’indépendance, le guitariste Docteur Nico et son frère Dechaud avaient quitté l’orchestre le plus en vue du pays.
 
À leurs griefs financiers, Kabasélé rétorquait que ses employés avaient tenté d’instiller un poison dans les troupes en relayant les idées des leaders politiques… Si la dispute prend fin en mai 1961 avec le retour au bercail des déserteurs, tout n’est visiblement pas réglé, car à peine deux ans plus tard, les musiciens jouent un double sale tour à leur patron : non seulement ils brillent par leur absence lors de son mariage en grande pompe qu’ils sont censés animer, mais en plus ils s’envolent pour Bruxelles, sans l’en informer, afin d’y honorer un contrat d’enregistrement sous le nom d’African Jazz !
 
Peu après leur retour en Afrique, ils officialisent et normalisent leur dissidence en fondant l’African Fiesta, dominée par Docteur Nico et Tabu Ley Rochereau, future star nationale qui aspire alors à s’émanciper de la tutelle de son protecteur. Trois ans plus tard, leur alliance volera à son tour en éclats, aboutissant à la naissance de l’African Fiesta Sukisa et l’African Fiesta National 66, devenue ensuite African Fiesta National.
 
Entre temps, les comploteurs avaient cherché à débaucher d’autres instrumentistes par des méthodes contestables, se faisant épingler par Franco dans une lettre ouverte parue dans L’Etoile du Congo qui les assure ironiquement que "tous les musiciens de l’OK Jazz", y compris lui-même, "se tiennent à la disposition de votre groupe" !
 
Le recrutement masque parfois le désir moins noble de saboter le travail accompli par ses concurrents. Le guitariste Papa Noël, qui avait remporté le concours organisé pour représenter le Congo au festival panafricain d’Alger en 1969, en a fait l’amère l’expérience : "Dans mon orchestre, j’avais formé Pépé Kallé, Wuta Mayi, Bopol Mansiamina, Madilu System… Quand nous sommes rentrés d’Algérie, les autres m’attendaient pour me prendre mes musiciens. J’étais très écœuré. Je voulais tout lâcher, qu’on ne parle plus de musique", raconte aujourd’hui le septuagénaire qui a continué sa carrière et s’apprête d’ailleurs à sortir l’album Color en duo avec l’accordéoniste française Viviane Arnoux.
 
Zaiko Langa Langa
 
Les dislocations successives qui interviennent dans certains groupes finissent par rendre la situation peu lisible, voire même confuse. C’est le cas de Zaiko Langa Langa, toujours en activité, mais qui s’est vidé progressivement de ses éléments originaux dès le milieu des années 70, bien qu’il soit alors très populaire.
 
Ceux qui en ont fait partie à un moment ou un autre au cours des décennies finissent par revendiquer leur part d’héritage lorsqu’ils sortent du rang en prenant pour nom Langa Langa Stars, Zaiko Langa Langa Familia Dei, ou plus récemment Les Stars de Zaiko. Au total, pas moins de quinze groupes sont issus de ce qui fait figure d’institution de la musique congolaise !
 
La nébuleuse apparue autour de Wenge Musica, qui se fait connaitre à partir du milieu des années 80, est tout aussi opaque. Une branche parisienne se forme en 1990 avec les musiciens restés en Europe lors d’une tournée, tandis que "l’aile Kinshasa" est victime à la fin de la décennie des dissensions entre JB Mpiana et Werrason, ses deux leaders qui créent Wenge Musica BCBG et Wenge Musica Maison mère.

Dans cette ambiance de relations tendues, emprunte de suspicion puisqu’il peut se montrer utile de cacher une partie de son jeu, les séparations n’en sont pas moins douloureuses. “C’est comme si ta femme te quitte pour aller se marier avec un autre, c’est terminé. On n’en parle plus. Il faut l’oublier, l’effacer de son disque dur”, compare Papa Noël. Il arrive aussi que les réconciliations se fassent en public, à l’image du Grand Kallé qui rejoint sur scène Docteur Nico et son African Fiesta Sukisa en 1968. Ce jour-là, au zoo de Kinshasa, il jouait en première partie de Johnny Hallyday.