Lapiro de Mbanga, le prix des convictions

Lapiro de Mbanga, le prix des convictions
Lapiro de Mbanga © DR

Emporté par la maladie à l’âge de 57 ans, près de trois ans après avoir recouvré sa liberté dont il entendait profiter pleinement aux Etats-Unis, où il s’est exilé fin 2012, le chanteur camerounais Lapiro de Mbanga avait construit sa popularité dans les années 80 grâce à sa liberté de ton à l’égard du pouvoir en place.

Démissionnez !! Le titre du dernier acte discographique laissé par Lapiro de Mbanga, quelques mois avant de quitter définitivement son pays en 2012, en dit long sur son opposition au régime de Paul Biya, président du Cameroun depuis 1982. Sur la pochette, une vignette reproduisant l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme sur la liberté d’opinion et d’expression rappelle les ennuis que l’artiste a rencontrés en 2008, alors que les “émeutes de la faim” secouaient son pays. Accusé d’avoir encouragé ces troubles, il est condamné à trois ans de prison et à une amende délirante de 280 millions de CFA (425 000 euros). Enième épisode des liaisons dangereuses et complexes de l’artiste avec le pouvoir politique, relations qui ont nourri une grande partie de sa carrière et joué sur son niveau de popularité.

Natif du village de Mbanga, au nord ouest de Douala, Pierre Roger Lambo Sandjo débute sa carrière sous le nom de Pastor Sanjo Lapiro, comme l’attestent à la fin des années 70 ses premiers disques, pressés au Nigeria. Il change son patronyme au milieu de la décennie suivante et se révèle auprès de ses compatriotes avec Pas argent No Love, puis No Make Erreur, en 1986, sur lequel il invite son compatriote Toto Guillaume, le clavier de Kassav Jean-Claude Naimro mais aussi le Jamaïcain Jimmy Cliff qui vante les mérites de Lapiro au verso du vinyle et dit son souhait de le voir percer sur le plan international. Ses prises de position, sans aucune déférence vis-à-vis des autorités du pays, lui valent alors une popularité immense chez lui, à l’image de celle dont bénéficie le nigérian Fela sur ses propres terres.

Lapiro, la voix des sans-voix

Pourtant, alors que tout semble prêt pour son envol, la situation se renverse en 1991, lorsqu’un vent de liberté venu de l’Est de l’Europe se met à souffler sur l’Afrique des partis uniques. A Yaoundé, l’agitation a gagné l’université et, comme le rapporte Antoine Socpa dans son ouvrage Démocratisation et autochtonie au Cameroun, “dans sa tentative de ramener les étudiants au campus universitaire, le pouvoir entreprit […] de louer les services d’un musicien célèbre au milieu de la jeunesse camerounaise, Lapiro de Mbanga, chanteur populaire et choyé par les jeunes […] Dans une ambiance particulièrement surchauffée, Lapiro prit le micro et tint ce propos : ‘Les partis politiques vous trompent. Ce n’est qu’une mutuelle de vendeurs d’illusions. Allez voir le Premier ministre avec un mémorandum, puis rentrez au campus et passez vos examens.’ […] Au lieu de suivre leur idole, les étudiants et les badauds présents prirent à parti Lapiro de Mbanga et le molestèrent. Il n’eut la vie sauve qu’à l’intervention énergique des forces de l’ordre.”

Le chantre de la contestation serait-il passé de l’autre côté ? La réponse est donnée par l’album suivant : Ndinga Man contre-attaque : na wou go pay ? Le ton subversif restera sa marque de fabrique, même si le musicien anti-système tente à son tour d’entrer en politique en 2007 en se présentant aux municipales de son village. L’année suivante, sa chanson Constitution constipée, ne fait pas sourire le pouvoir en place qui vient de réformer le texte fondamental camerounais au profit de l’inamovible chef de l’Etat. Derrière les barreaux, Lapiro dit avoir écrit un manuscrit qu’il n’a pu faire éditer à ce jour : Cabale politico judiciaire ou la mort programmée d’un combattant de la liberté. Le pamphlétaire n’a pas tout à fait dit son dernier mot.