Ghana, Nigéria, les années dorées

Ghana, Nigéria, les années dorées
E.T.Mensah

Des années 50 à la fin des années 70, l’euphorie des indépendances au Ghana et au Nigéria, a permis l’émergence de musiques urbaines contemporaines. Le highlife, l’afro-beat ou la jujumusic ont séduit l’Afrique de l’Ouest et fait exister culturellement les nouvelles capitales indépendantes, Lagos et Accra, sur une carte du monde.

Quelques années avant son indépendance, le 6 mars 1957, la Gold Coast bouillonnait déjà de musiques urbaines inédites. La délicieuse palmwine music, jouée dans des débits de boisson populaires, où l’on vendait du vin de palme, puis le retentissant highlife, ont exporté leur swing tropical dans toute l’Afrique de l’Ouest dès le début des années 50.

Bande-son de l’indépendance

Les racines de ces deux courants musicaux puisent du côté des fanfares d’inspiration militaire, des "guitar bands", groupes de guitares très populaires dans les régions akan et des grands orchestres jazz plus citadins, inspirés des big bands américains. Initialement, le highlife était une musique destinée à faire danser les classes urbaines aisées, mais il gagna rapidement toutes les couches de la société, notamment grâce à un virtuose de la trompette, E.T. Mensah.

Avec The Tempos, il enregistre en 1953 l’album All For You, qui donne une envergure internationale au highlife. L’année suivante, la première usine de pressage de vinyle d’Afrique de l’ouest s’installe à Kumasi, au sud du pays. All for you est rapidement diffusé dans toute la sous-région en 78 et 45 tours. 

Deux ans plus tard, E.T Mensah joue avec Louis Armstrong en tournée ouest-africaine, dans le club qu’il dirige, le Paramount, à Accra. Le Ghana devient à cette période un phare culturel et politique d’Afrique de l’ouest : en 1957, Kwame Nkrumah devient le président du premier état indépendant d’Afrique.
 
Le highlife devient la bande-son de cette effervescence culturelle et politique. E.T Mensah fait des émules et donne naissance à toute une génération d’artistes comme The Ramblers, Gyedu Blay Ambolley, Hedzoleh Soundz ou Ebo Taylor. Beaucoup de formations d’Afrique de l’Ouest se laissent séduire par ce son brassé du Ghana, qui invite jazz et calypso à la fête.
 
Du highlife à l’afro-beat
Le morceau Highlife Time du Nigérian Fela Ransome Kuti résume bien l’influence du Ghana sur son voisin anglophone. A ses débuts, au milieu des années 60, Fela Kuti joue ce qu’il appelle du highlife-jazz. En 1969, Fela et les Koola Loobitos partent en tournée américaine pendant dix mois : l’expérience est rude, mais Fela rentre changé à Lagos en 1970. Il a rencontré les Black Panthers, découvert l’importance de sa culture.
 
Les Koola Loobitos changent de nom et deviennent les Nigéria 70. Sur scène, Fela salue le poing fermé, comme les Panthères noires américaines – que personne ne connaît au Nigéria. Sa nouvelle personnalité artistique ne convainc pas tout de suite le public, plutôt séduit par l’afro-funk de l’incandescent Géraldo Pino, venu de Sierra Leone. Mais, avec J’eun Koku (Le glouton), Fela trouve la veine inépuisable de son inspiration : des thématiques sociales et politiques, en bref le quotidien de millions de Nigérians. L’Afro Spot, le club qu’il gère, devient l’Africa Shrine, le "temple de l’Afrique" et Fela y prêche tous les soirs en musique la libération, le panafricanisme et la fierté de l’homme noir.
 
Creuset artistique
 
L’afro-beat de Fela a souvent caché la dense forêt musicale nigériane. Pourtant, d’excellents musiciens comme Peter King, le Sahara All Star Band de Jos, le groupe Blo et les sœurs jumelles Lijadu Sisters, jouent un afro-rock psychédélique ou un flamboyant funk nigérian. En 1970, la guerre du Biafra se termine et le Nigéria devient le cinquième producteur mondial de pétrole. Cette prospérité de courte durée incite les majors du disque à investir, et le pays se dote de studios professionnels.
 
Le Ghana et le Nigéria deviennent des creusets artistiques incontournables. La preuve : le 6 mars 1971, le concert Soul To Soul rassemble à Accra les meilleurs musiciens ghanéens et américains : Roberta Flack, Ike & Tina Turner, Wilson Pickett proposent une rencontre musicale historique entre deux continents. Parallèlement, à Londres, le groupe Osibisa, formé par des musiciens ghanéens et caribéens en exil, ose la fusion : leur premier album se vend à 25.000 exemplaires. Premier groupe africain à remporter un tel succès hors de ses frontières, Osibisa est le précurseur de la vague "world music" qui émergera dix ans plus tard.
 
Apogée, puis déclin
 
Après Accra, Lagos est aussi devenue une place forte de l’identité africaine. En 1976, Prince Nico Mbarga invente le "panko", la fusion entre les rythmes camerounais et nigérians, dopée à l’énergie de James Brown. Sweet Mother, chantée en pidgin, est le premier tube africain et s’écoule à 16 millions d’exemplaires sur le continent. A la même période explose la juju music, issue du creuset musical et culturel qu’est le Nigéria. King Sunny Adé, le monarque du genre, enregistre douze albums entre 1967 et 1974. Il chante l’amour, la danse, la paix et son juju, caractérisé par une pedal-steel, est irrésistible.
 
Cependant, cette effervescence culturelle marque l’apogée d’une période, puis rapidement son déclin. En 1977, le FESTAC, le "Festival panafricain des Arts et des cultures du monde noir", rassemble 69 pays dans la capitale nigériane. La même année, en 1977, "la république de Kalakuta" de Fela est mise à sac par la police. Dans les années suivantes, le régime se durcit, les habitants de Lagos confrontés à la corruption et à l’insécurité sortent moins et les clubs se vident. Les majors s’empressent de désinvestir au Nigéria comme au Ghana. La période dorée post-indépendance se termine, en laissant dans l’histoire de la musique une empreinte indélébile.