Joey le Soldat, le rap quotidien

Joey le soldat
© R. Leveque

Le Burkinabè Joey n’est pas encore une star. Il est simplement "le soldat", un rappeur en guerre contre les injustices du quotidien, qui ancre son rap avec justesse dans les réalités sociales de sa ville, Ouagadougou. Il vient de sortir un premier album, La Parole est mon arme.

C’est son premier voyage en France. Joey le Soldat a dû affronter la rigueur de l’hiver et ses premières scènes françaises : heureusement, le public hexagonal l’a accueilli chaleureusement.

Venu pour partager la scène avec Art Melody, son compatriote burkinabè et défendre avec lui leur projet Waga 3000 sur différentes scènes du Sud-ouest de la France, Joey en profite pour donner à la presse ses premières interviews.

A 27 ans, il est le deuxième talent de l’écurie Tentacule Records, un label bordelais qui ne ménage pas ses efforts pour voir émerger une jeune génération de rappeurs underground de Ouagadougou, au Burkina Faso.

Fâché !
Au téléphone, son ton est autant réservé qu’il est âprement fâché dans les morceaux de La Parole est mon arme, son premier album. Alors de sa voix douce, Joey détaille pourquoi il y a de quoi enrager d’être un jeune Burkinabè : "Le seul truc qui marche, chez nous, c’est la bière. Il y a des bars partout à Ouaga… Les gens vont boire, puis chercher ce qu’il faut pour nourrir leurs familles. Ils n’ont pas le temps de réfléchir à ce qu’il se passe".
 
Lui observe et couche sur le papier ce qui l’entoure. Ses morceaux parlent de salaires impayés, de mauvaises récoltes, d’hôpitaux surchargés, du campus de l’université publique plein à craquer. Nul besoin d’aller chercher bien loin son inspiration : fils dans une famille de neuf enfants, il a vu son père fonctionnaire à la retraite, devoir ouvrir une boutique pour nourrir la famille et sa mère vendre des arachides au bord de la route pour lui permettre de faire des études.
 
Licencié en lettres modernes en 2009, Joey le Soldat s’est levé très tôt – vers 5h du matin - pour trouver une place dans l’amphi de l’université publique, parmi ses 6000 co-promotionnaires… Et son diplôme ne lui a pas permis de trouver un boulot. Entre autres petites activités, il est aujourd’hui jardinier pour les voisins de son quartier, secteur 23 à Ouagadougou.
 
Alors que beaucoup de rappeurs ouest-africains choisissent la veine politique sans vraiment en maîtriser les arguments, Joey le Soldat investit le terrain du rap social. Et le résultat surprend. Lui se contente d’une phrase : "Je n’écris pas, je décris. Tout ça, c’est du vécu".
 
Dans ses morceaux, pas de référence à Thomas Sankara, une figure quasi incontournable pour bon nombre de rappeurs burkinabè, mais plutôt à Norbert Zongo, journaliste et directeur de publication, assassiné en 1998. "Mon père lisait L’indépendant, et ce journal m’a appris qu’on pouvait décrire la réalité politique et sociale dans ce pays".

Pour être libre

Biberonné au hip hop de son grand frère – Wu Tang Clan, IAM, NTM-, Joey a commencé à coucher ses frustrations et ses rêves de changement sur ses cahiers de collégiens, puis à rapper avec des voisins désoeuvrés du secteur 23. "Il y a beaucoup de groupes dans l’underground à Ouaga : dans les bas-quartiers, les jeunes sont obligés de prendre le micro pour se sentir plus libres", ajoute Joey.
 
Une fois par an, le festival Waga hip hop donne à ces rappeurs en herbe l’occasion de se mesurer à des MCs confirmés sur la scène d’un clash d’improvisation, véritable arène rapologique où les vainqueurs se départagent à l’applaudimètre.
 
Joey a gagné en 2009 et c’est ainsi qu’il a rencontré Art Melody, déjà signé chez Tentacule Records. Mêmes visions du quotidien et du pays : ils travaillent des morceaux ensemble et dessinent les contours de Waga 3000, le Ouaga du futur, moins fracturé par les inégalités sociales.
 
Puis, par ordinateurs interposés, Joey le Soldat fait la connaissance de Redrum, talentueux producteur bordelais qui lui taille sur mesure des instrus profonds et inspirés par la soul américaine, le rocksteady, le dub. Efficace, le souffle de Redrum porte le flow souple de Joey, jusqu’à l’espoir final du dernier morceau, qui incite la jeunesse burkinabè "endormie" à s’éveiller. "On peut changer notre condition ! La jeunesse doit avoir plus d’ambition, développer l’initiative privée et ne plus attendre tout de l’Etat. C’est aussi par là que démarrera le changement" martèle-t-il.
Après une quinzaine de jours en France, début décembre, Joey le Soldat est retourné à Ouaga, planter des fleurs le jour, noircir des pages la nuit. On lui souhaite le meilleur : des lendemains qui chantent.
 
Joey le soldat La Parole est mon arme (téléchargement gratuit de son album) 2012
Compilation Waga 3000 (
téléchargement gratuit)