La musique, dommage collatéral

 La musique, dommage collatéral
Un joueur de kora à Bamako © B.Fourbet

L’impact est aussi profond que la réaction est vive : touchée dans ses valeurs et en parallèle sur le plan économique, où tous les acteurs de la filière sont fragilisés, la scène musicale malienne tente de répondre avec ses moyens et ses arguments à la crise que traverse ce pays considéré comme l’un des phares culturels du contient africain.

C’est le refrain de l’année. Ou plutôt une antienne de circonstances. Lorsque l’on regardera dans le rétroviseur la production musicale malienne de la période 2012-2013, un titre se détachera et rappellera soudain l’actualité de l’époque : La Paix au Mali. Le slogan est décliné sous toutes ses formes, par toutes sortes d’artistes, que ce soit Oumou Sangaré, habituée à faire entendre sa voix sur des sujets de société, ou Soumaila Kanouté, remarqué comme chanteur du Symmetric Orchestra de Toumani Diabaté mais aussi très populaire chez lui avec ses albums solo, ou encore les Ministars, jeunes élèves d’une émission de téléréalité locale.

Sur un mode plus collectif, à l’initiative de Fatoumata Diawara, comédienne passée avec succès devant le micro, une quarantaine d’artistes (Amadou & Mariam, Vieux Farka Touré, Amkoullel, Afel Bocoum, Kasse Mady Diabaté, Nahawa Doumbia…) se sont réunis pour délivrer le même message pacifique sur le morceau Mali Ko.
Mais l’harmonie n’empêche pas les dissonances quand, en arrière-plan, les positions des uns et des autres se font divergentes : Habib Koite, très actif sur la scène internationale, se prononce contre l’intervention militaire française dans son pays, alors que son compatriote Cheick Tidiane Seck, figure respectée de la musique malienne, la soutient au contraire sans réserve.
Même approbation chez Bassekou Kouyaté ou Rokia Traoré pour lesquels cette action s’avérait d’abord nécessaire, ce que reconnaît aussi le groupe touareg Tamikrest, qui relativise le rôle de sa communauté, souvent montrée du doigt : Terakaft, autre formation touarègue, en a fait récemment les frais lors de sa dernière tournée aux États-Unis, son bassiste ayant été privé de visa pour cause d’homonymie avec un "terroriste".
La réaction forte, voire même violente, des artistes est à la mesure du choc provoqué par ces conflits dont la région est devenue le théâtre dès janvier 2012. Elle illustre aussi la place de la musique et de ses représentants dans la société malienne – souvent commentée, au point d’avoir l’air d’être fantasmée.
Au pays des griots, louer et chanter les puissants est une tradition millénaire. Mais cela ne signifie pas pour autant que les musiciens sont prêts à se mettre au service de n’importe quel pouvoir. Et les faire taire n’est pas davantage aisé. Les mots utilisés par le guitariste Samba Touré sur quelques chansons de son récent album Albala (Danger) disent toute sa colère : “Certains ont attaqué nos villes, disant que tout leur appartient. certains ont attaqué Tombouctou, voulant appliquer leur charia […] Ils disent vouloir nous apprendre comment prier ? De Tombouctou à Kidal, qu’ils quittent notre route.”

Dans les villes dont ils avaient pris le contrôle, les groupes islamistes ont bien essayé d’imposer aux habitants leur vision de la culture. Le Britannique Andy Morgan, ex-manager de Tinariwen, a collecté des exemples frappants pour son ouvrage Music, Culture and Conflit in Mali, (Freemuse, 2013) : ici, un garçon dont le téléphone mobile est confisqué par la milice pour cause de sonnerie occidentale, là un musicien qui se rend à un mariage et dont on brise les instruments sur le bord de la route lors d’un checkpoint, ailleurs une famille menacée de fouet la prochaine fois qu’elle regardera à la télévision une émission de variété…
La tension, indirectement, se fait aussi ressentir à Bamako, et les artistes ne sont pas moins touchés que le reste de la population. Tombé dans la marmite de la musique malienne depuis quelques années, le guitariste et producteur Chris Eckman est revenu dans la capitale fin 2012 pour un nouveau volet de son projet Dirt Music, intitulé Troubles en référence au contexte. Au-delà de l’atmosphère pesante, empreinte "de peur et d’horreur" qui régnait cette fois dans une ville en général tranquille, l’ex-musicien des Walkabouts a observé une série de réactions en chaîne : "Les gens s’inquiètent pour l’avenir, donc ils dépensent moins d’argent pour les mariages, parfois ils les font même sans musique live… Bon nombre de clubs emploient moins de groupes, parce qu’il n’y a simplement plus de touristes dans le pays et bien que Bamako n’est jamais été La Mecque des touristes, ceux qui étaient de passage apportaient de l’argent en plus aux clubs. Au cours des derniers mois, il y a eu le couvre-feu et des contrôles sur les routes. Tout cela concourt à ne plus bouger de chez soi le soir. Et sans clients, les clubs ferment. Et les musiciens restent à la maison."

A moins qu’ils aient l’opportunité de faire des concerts loin de chez eux, profitant d’une forme d’attention bienveillante à leur égard. "Je ne crois pas qu’il soit déjà arrivé qu’il y ait autant d’artistes maliens en tournée à l’étranger", fait justement remarquer Chris Eckman. Pour ces ambassadeurs, l’envie est grande de redonner du Mali l’image d’une terre de tolérance, aux cultures multiples. Et de soigner du même coup leurs propres blessures, dont les cicatrices mettront certainement plus de temps à s’effacer.