Ablaye Cissoko face à lui-même

Ablaye Cissoko face à lui-même
Le nouvel album d'Ablaye Cissoko, "Mes racines". © DR

Avec Mes Racines, son nouvel opus, le koriste Ablaye Cissoko retourne aux sources et rend hommage à ses origines, sa famille et ses proches. RFI Musique l'a rencontré lors du lancement de son album au Sénégal.

Ablaye Cissoko est originaire de Kolda, une ville située dans la Haute Casamance. L’artiste est le descendant d’une lignée de griots. Cissoko a appris la kora à l’âge de huit ans… et les fabrique lui-même. Depuis sa première apparition sur la scène internationale à Oslo en 1996, Ablaye Cissoko a multiplié les rencontres et collaborations avec d’autres artistes d’envergure internationale. L’une des expériences les plus abouties est une fusion entre le jazz et la musique traditionnelle que l’on retrouve dans les albums Sira (2009) et Amanké Dionti (2012), composés avec le trompettiste allemand Volker Goetze.

RFI Musique : Quelle est l’histoire de Mes racines ?
Ablaye Cissoko : C’est mon histoire. Avant même de décider d’enregistrer l’album, j’avais déjà ce titre en tête. J’ai voulu expliquer que si je suis devenu ce que je suis aujourd’hui, c’est que mes aînés, mes grands-parents, mon environnement et mes amis y sont pour beaucoup. Pour moi, tous ces gens constituent mes racines. Par ailleurs, il est toujours important de savoir d’où l’on vient pour mieux se positionner. Parce qu’il ne sert à rien de courir si on ne sait pas là où l'on va. Dans ma musique, j’essaie toujours de donner de la valeur aux choses qui me sont chères. Il s’agit de valeurs telles que les rapports humains, entre voisins, par exemple. C’est tout cela qui symbolise mes racines.

Parlant de racines, il y a d’abord votre vrai prénom, Kimintang, qui fait l'objet d'un titre dans cet album…
Ce nom vient de "Ninkinanko", le dragon en langue mandingue*. Il s’agit en quelque sorte d’un esprit : quand vous voulez faire du mal, il incarne le mal et si vous voulez faire du bien, il incarne le bien. C’est donc un esprit qui vous reçoit selon votre humeur. Kimintang, c’est également l’homme qui a fabriqué les pièces de la kora. Kimintang, c’est en fait mon histoire, l’histoire entre ma mère et moi. Ma mère est morte très jeune, je n’ai pas eu le temps de la connaître. C’est aussi une manière de lui faire un clin d’œil. Cela dit, le rôle d’un griot est de faire en sorte que les gens prêtent attention à sa musique, à son message et non à sa personne. Ma mission consiste à livrer la bonne parole. Je suis fier d’être griot. C’est un lourd héritage.

Outre cet hommage à vos nombreuses racines, vous évoquez des faits de société, tel que le massacre du Camp de Thiaroye en 1944. Pourquoi parler de cet événement en particulier ?
Il est anormal de demander à des gens de participer de force à une guerre pour défendre la France, de donner de leur vie, et qu’en retour, lorsqu’une partie d’entre eux réclame leur dû, on les massacre. C’est une injustice qu’il faut dénoncer afin qu’un tel acte ne se reproduise.

Vous êtes donc un griot engagé ?
Je ne peux pas dire que je suis engagé. Mais je regarde autour de moi pour rendre compte fidèlement de la réalité. Dire ce qui ne va pas.

Comment définiriez-vous le style musical de cet album ?
Beaucoup de gens considèrent que je fais du jazz, d’autres estiment que je fais du blues. Sur cet album, j’ai voulu valoriser certains instruments traditionnels. Il s’agit par exemple du bougarabou, un instrument traditionnel diola, que l’on voit de moins en moins et qui fait partie de notre patrimoine. Nous jouons naturellement de la kora, du balafon, de la flûte, etc. Certains disent que c’est un style "roots". Je ne peux pas définir mon style.

Comment cet album a-t-il été conçu ?
J’ai commencé à enregistrer cet album en août 2010. Il a fallu se rendre en Allemagne pour le mixer et réaliser le mastering. Mais l’album a été entièrement conçu au Sénégal. Je pense en mandingue et qui dit mandingue, dit Afrique. J’ai invité plusieurs autres artistes à participer à cet album afin de m’ouvrir aux autres ethnies et aux autres langues. Je ne me force pas à écrire, je laisse venir les choses comme telles. On aurait pu prendre plus de temps pour faire Mes Racines, mais on va se contenter de dire : "À suivre".

*la langue mandingue, essentiellement parlée dans le Sud du pays, est sa langue maternelle
** Camp de Thiaroye : en 1944, peu après la Seconde Guerre mondiale, des Tirailleurs sénégalais démobilisés se révoltent : ces soldats, regroupés au camp de Thiaroye en banlieue dakaroise, réclament le paiement d’indemnités. Les autorités militaires de l’époque répriment durement cette révolte.
 

Ablaye Cissoko Mes racines (MA CASE records) 2013
Page Facebook d'Ablaye Cissoko