Keur-Gui, entre musique et politique

Keur-Gui, entre musique et politique
Keur-Gui © DR

Au Sénégal, le groupe Keur-Gui, également engagé dans le mouvement Y’en a marre, fait sa rentrée avec un double album intitulé Encyclopédie. C’est une expérience musicale, personnelle, politique et idéologique. L’album comprend deux tomes : Règlements de comptes, avec une réflexion sur la crise du mouvement hip hop ; et Opinion publique, qui traite de problèmes sociaux. Les rappeurs dénoncent surtout les maux du pays : les problèmes institutionnels, le népotisme… Entretien avec Thiat, leader du groupe Keur-Gui.

 

RFI Musique : Dans le tome 1, vous faites une introspection sur le mouvement hip hop sénégalais. Qu’est-ce qui ne marche pas dans ce courant au Sénégal ?
Thiat
 : Il y a un problème d’organisation des artistes. Le rap est le seul courant qui a pu concurrencer le mbalax au Sénégal. Ici, le hip hop a pu se décliner sous plusieurs formes. Par exemple, il y a le street wear, avec des artistes qui créent leur propre ligne de vêtement. Presque tous les rappeurs ont leur propre home studio. Mais tout cela s’est développé de manière informelle. L’enjeu est de passer à la formalisation.D’autre part, nos réalités socioculturelles handicapent ce courant. Les rappeurs sont traités facilement d’indisciplinés ou de personnages arrogants. 

Vous abordez de manière critique, dans Opinion publique, la gouvernance au Sénégal. Qu’est-ce qui vous rend aussi sceptique vis-à-vis de l’actuel régime ?
Le président Macky Sall n’a pas de solutions pour résoudre les problèmes des Sénégalais. C’est un président élu par accident. Certes, il a hérité d’un pays qui était déjà à l’agonie. Mais je ne pense pas que le "Plan Sénégal Emergent" qu’il propose puisse être la solution.
Si un état n’est pas en mesure de garantir une bonne éducation, une bonne santé à ces citoyens, cela prouve que ceux qui gouvernent n’ont pas de solutions pour le pays.
Malheureusement, il n’y a pas une vraie opposition en face du pouvoir.  La société civile est casée au Palais présidentiel. Le jeu démocratique est faussé. Il n’y a pas de rupture avec l’ancien régime. Car nous avons combattu une monarchie sous Abdoulaye Wade et nous voici dans une dynastie avec Macky Sall.
 
Comment expliquez-vous cela ?
Cela s’est fait le plus naturellement possible, dans le dos des Sénégalais. Aujourd’hui, c’est la femme du président qui se met en avant. Or, la première dame ne doit pas être mêlée aux  affaires politiques. Aujourd’hui, c’est le cas. Les frères de la première dame et du président de la République sont dans la sphère politique. Macky Sall n’a pas retenu les leçons de 2012. Ni de 2011. Les Sénégalais se sont révoltés pour changer ces choses-là, notamment en faisant partir Abdoulaye Wade qui voulait installer son fils Karim.
 

Cet album comprend aussi des morceaux personnels...
Nous avons tenté de partager nos expériences personnelles à travers certains morceaux. Par exemple, je parle de ce que j’ai eu à vivre dans mon enfance. Alors que mes parents étaient occupés à travailler pour payer de bonnes écoles, ils ne se rendaient pas compte que je subissais des abus sexuels de la domestique qui travaillait à la maison.
Je veux partager cela avec les jeunes, parce qu’il y en a beaucoup qui vivent cette situation. Mon but est aussi d’alerter les parents pour qu’ils ouvrent un œil par rapport à leur famille, à leur enfant. Il y a beaucoup de baby-sitters qui dépucèlent des enfants de 4-5 ans. C’est de la pédophilie. C’est un sujet tabou, mais il ne faut pas se taire sur des fléaux, comme les viols.
 
Pensez-vous que les Sénégalais lambda comprennent le message du titre France A fric ? Quand on regarde bien la situation actuelle du pays, on sait que le Sénégal appartient à la France. On a une monnaie qui s’appelle "Colonie Française de l’Afrique" (CFA).
Nous nous appartenons à une génération de rupture. Donc, notre devoir, c’est de rappeler ce qui s’est passé. Et nous le racontons à notre façon. Il est temps, pour nous Africains, de penser pour nous et d’agir par nous-mêmes.
 
Sur le plan musical, vous optez à la fois pour le style hip hop auquel vous ajoutez pour certains morceaux, une touche traditionnelle. Qu’est-ce qui explique ce choix ?
Nous sommes des Africains. Nous faisons du hip hop à notre façon. Le rap au Sénégal s’identifie par rapport à la langue wolof : on est capable de transmettre nos messages à travers des métaphores. On a aussi voulu avoir certaines sonorités qui nous sont propres comme la kora, le xalam… Kilifeu a chanté avec des airs du Saloum parce que nous sommes originaires du bassin arachidier. On a colonisé nos pays. On nous a tout pris, tout modifié, sauf une seule chose : notre culture. 
 
Keurgi Encyclopédie 2014
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