Coup Fatal, l’élan vital

<i>Coup Fatal</i>, l’élan vital
Coup fatal, 2014 © C. Van der Burght

Rencontre inédite entre la musique baroque occidentale et la fureur de vivre à la kinoise, Coup Fatal tropicalise Haendel, Monteverdi ou Vivaldi et fertilise les musiques urbaines congolaises.

Tout commence par un dialogue entre une guitare électrique et une sanza sur un air cousin de la Toccata de Monteverdi. Puis, des voix d’hommes s’élèvent, les tambours résonnent et la guitare s’encanaille façon rumba : nous sommes dans un bar d’un quartier populaire de Kinshasa, dont l’orchestre s’inspire à la fois de la musique baroque européenne, de la rumba, de l’opéra, mais aussi des très nombreux rythmes traditionnels de la République Démocratique du Congo.

Cette rencontre improbable, c’est Coup Fatal, un spectacle musical et chorégraphique, joué à guichets fermés au théâtre KVS de Bruxelles, au dernier festival d’Avignon, programmé un peu partout en Europe et qui devrait tourner en septembre 2015 à Lubumbashi et Kinshasa.
 
En novembre dernier, la très réussie bande originale de Coup Fatal a fait son apparition dans les bacs. Sur scène comme sur disque, c’est la fureur de vivre à la congolaise qui transpire, dans une créativité et un tourbillon d’énergie enthousiasmants.
 
Pari artistique
 
Véritable pari artistique, Coup Fatal est aussi un défi personnel pour le jeune contre-ténor congolais Serge Kakudji, à l’initiative de la création.
 
Cette histoire de multiple appartenance culturelle, c’est d’abord la sienne. Né à Kolwezi en 1989, il découvre, fasciné, l’opéra sur la télévision familiale puis chante d’abord dans un chœur d’enfants à Lubumbashi, avant de rencontrer, à 17 ans, le chorégraphe Faustin Linyekula, qui l’embarque avec lui en Europe sur la distribution de Dinozord - un spectacle mêlant le Requiem de Mozart à du breakdance.
 
Il s’installe ensuite à Namur où il étudie la musique baroque et professionnalise son chant. De retour à Kinshasa, il essuie deux types de réactions : la curiosité, ou le rejet, puisque certains l’accusent de ne plus être un "vrai Congolais".
 
L’idée de Coup Fatal naît alors à ce moment là : entrelacer les influences pour donner à découvrir, de part et d’autre, un univers métisse, basé sur des grands compositeurs baroques (Haendel, Vivaldi, Monteverdi, Bach et Gluck) mais joué par treize musiciens, chanteurs et danseurs congolais.
 
"J’ai toujours eu l’impression d’avoir déjà entendu de la musique baroque dans une autre vie, mais je l’interprète avec ma personnalité d’aujourd’hui. Il faut donc que je lui apporte quelque chose et je voulais proposer cette rencontre-là. L’objectif était qu’on ait l’impression d’être face à des compositions congolaises, avec un chanteur lyrique dedans", explique Serge Kakudji au téléphone depuis Bruxelles.
 
Pour ce faire, à Kinshasa, il va donc trouver Rodriguez Vangama, petit prodige de la musique de rue kinoise, proche de Werrason ou de Koffi Olomidé. Ensemble, ils bûchent pendant quatre ans sur les compositions, pour transmettre à ces airs baroques la vitalité de la musique urbaine congolaise.
 
"Passion vibratoire"
En 2010, le compositeur italien Fabrizio Cassol, associé au KVS, le théâtre royal flamand, reçoit les bandes du premier concert. Emballé par ce qu’il entend, il s’envole pour Kinshasa et retrouve Serge Kakudji avec qui il avait travaillé sur son spectacle Pitié, et Rodriguez Vangama, aperçu lors d’un bœuf kinois quelques années auparavant.
 
"Des bons musiciens à Kinshasa, il y en a, mais capables d’autant de curiosité et de flexibilité, c’est beaucoup plus rare… La musique baroque, c’est une science de milliers de détails et Vangama a su diriger les musiciens dans des zones de sensibilités inconnues", explique le compositeur, qui célèbre des mariages heureux entre la musique savante occidentale et des musiques populaires du monde depuis 25 ans.
 
Devenu directeur artistique du projet, Fabrizio Cassol détaille : "Le point d’ancrage naturel entre le baroque et la RDC, c’est la polyphonie. La grande différence, c’est évidemment le temps : à Kinshasa, tout se vit dans le présent, alors que la musique occidentale est basée sur le passé et le futur"
 
Mais pour lui, les thématiques baroques font écho à la société congolaise d’aujourd’hui. "Les extraits d’opéras qu’a choisi Serge balaient toutes sortes de sentiments, l’humiliation, l’amour, la passion guerrière, qui sont repris par les chanteurs en quatre langues congolaises et réveillent ce qu’on pourrait appeler une passion vibratoire chez les Congolais", explique Fabrizio Cassol.
 
"Chez moi, on pleure avec le rire et on sourit avec les larmes, ajoute Serge Kakudji, ces opéras sortis de leur contexte sont hautement symboliques, universels". A travers la voix exceptionnelle de ses solistes, la puissance des tambours et des likembés, Coup Fatal respire l’urgence de vivre, d’aimer, de rire, de jouir comme le rappelle en fond de scène, un rideau de douilles vides récoltées à l’est du pays. Et de cette tension, qui irrigue le spectacle de bout en bout, naît un élan vital et créatif diablement salutaire : un coup fatal à la morosité et au conservatisme.
 
 
Serge Kakudji et Rodriguez Vangama, Coup Fatal (KVS de Bruxelles) 2014
Page Facebook de Coup Fatal

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