Des richesses musicales maliennes rééditées

Des richesses musicales maliennes rééditées
Les Ambassadeurs du Motel de Bamako © F. Mazzoleni

Issus des années 70 qui furent une période de création intense et de mutation en profondeur pour la musique malienne, les enregistrements oubliés de quelques groupes phares de l'époque ont récemment fait l'objet de rééditions. Des souvenirs qui disent aussi la société dans laquelle ils ont vu le jour.

Il y a quelques mois, une dream team de musiciens maliens et guinéens se réunissait pour une dizaine de concerts en Europe : dans ses rangs, entre autres, le chanteur Salif Keita, Amadou Bagayoko (du duo Amadou & Mariam), Idrissa Soumaoro (lauréat 2004 du Prix RFI Découvertes), Ousmane Kouyaté, Cheick Tidiane Seck. Son nom ? Les Ambassadeurs, en référence à la formation des Ambassadeurs du Motel à laquelle certains ont appartenu dans les années 70, et à sa variante ultérieure montée à Abidjan qui a accueilli les autres, les Ambassadeurs internationaux.

L'événement, placé sous le sceau d'une forme de nostalgie évidente de la part de ses vénérables vétérans, accompagne – fortuitement ? – la sortie d'une compilation consacrée à la période bamakoise de ce groupe qui a marqué les mémoires.
 
Si les rééditions de vinyles en provenance d'Afrique en général et du Mali en particulier se sont multipliées depuis une décennie, l'œuvre des Ambassadeurs du Motel n'avait étrangement jamais fait l'objet d'un travail en profondeur, à la hauteur de sa réputation et de sa trace dans l'histoire de la musique du continent. Ce double CD vient donc combler une lacune, en 17 morceaux datant des années 1975-1977, dont la moitié est interprétée par Salif Keita.
 
Le Sénégalais Ousmane Dia, ex-membre du Star Band (au sein duquel Youssou N'Dour fera ses débuts), et le Malien Idrissa Soumaoro, également instrumentiste, se partagent au micro le reste des compositions souvent signées par le guitariste guinéen Manfila Kanté, le vrai patron de l'équipe, décédé en 2011.
 
L’inspiration traditionnelle est présente, mais le dosage s'avère assez différent de celui qui prévaut dans le répertoire du Rail Band, l'autre groupe phare du Mali à ce moment-là, où Salif Keita s'est illustré avant de rejoindre la concurrence. Le funk, les rythmes cubains et plus largement toute la vague latine incarnée par le Fania All Stars font partie des influences notables.
 
Nourris des standards internationaux et de leur culture
 
Les Ambassadeurs sont d'abord chargés d'animer les soirées du Motel qui les emploie, situé au bord du fleuve Niger. Et comme partout ailleurs, pour satisfaire la clientèle, il faut se tenir au courant des tubes, quitte à les reprendre “à l'oreille”, comme le rappelle Idrissa Soumaoro dans le livret très documenté. C'est en se nourrissant de ces chansons et en les adaptant à leur culture que les musiciens ont probablement trouvé leur propre identité collective et commencé à l'exploiter en studio dès 1975. N'na en est une des illustrations les plus symptomatiques : à l'origine, il s'agissait d'un titre joué par les Ballets africains de Fodeba Keita, mais tout en gardant une flûte traditionnelle, il est réarrangé de fond en comble et prend un léger accent cubain.
Moins connus, d'autres acteurs de cette époque, souvent considérée comme l'âge d'or de la musique malienne, viennent de bénéficier d'une attention qui a permis de les sauver de l'oubli dans lequel le temps s’apprêtait à les faire tomber. C'est le cas du Kene Star de Sikasso et de l'Orchestre Sidi Yassa de Kayes pour des albums éponymes parus à l'initiative du ministère de la Jeunesse, des Sports, des Arts et de la Culture. La culture était en effet presque nationalisée, censée servir la politique de Bamako. Suivant l'exemple de leur voisin Sekou Touré en Guinée-Conakry, les présidents maliens se montraient soucieux de stimuler le sentiment national dans cet Etat ayant alors recouvré son indépendance depuis peu.
 
Changement radical en 77 pour la transe afro-psychédélique
 
Le Kene Star, quand il s'appelait encore l'Orchestre régional de Sikasso, s'était d'ailleurs hissé dans sa catégorie sur la seconde marche du podium lors de la première Biennale culturelle et artistique de la jeunesse, une manifestation officielle dont le rôle s'est avéré majeur car elle a structuré la scène nationale.
 
Sept ans et un changement de nom après, sur son troisième 33 tours datant de 1977, ce groupe qui représentait fièrement la région du Kénédougou (autour de Sikasso, au sud du pays) et ses héros, a conservé sa tendance à raconter en musique, en prenant le temps qu'il faut, soit 21 minutes sur Lala ! “L'hyène qui veut poursuivre deux proies à la fois couchera sûrement à jeun, dit un proverbe malien. C'est la mésaventure que Lala a vécue, la faute que bien des jeunes filles de notre temps commettent et qui fait leur malheur”, lit-on au verso du disque original.
 
Sur le plan musical, le changement est radical : l'orgue a pris le pouvoir, la tendance est clairement à la transe afro-psychédélique. A Kayes, au nord-ouest de la capitale et près de la frontière avec le Sénégal, l'ex-orchestre régional devenu Sidi Yassa a procédé, lui aussi, à sa révolution : la guitare ne se défait jamais de ses effets, entêtante sur Lali, rapide et funky sur Sembe Te Moyola, avec les interventions judicieuses du saxophone d'Harouna Barry, leader du groupe et membre en parallèle du prestigieux National Badema de Boncana Maiga. 
 
Bien que la qualité du son soit éloignée de nos standards d'aujourd'hui, en raison des moyens techniques limités utilisés pour les capturer sur vinyle, tous ces enregistrements sont traversés par une même attitude, au-delà des notes jouées : une générosité débordante, des habitudes qui s'entendent dans la complémentarité, le refus d'un quelconque formatage. Savoureux.

 
Les Ambassadeurs du Motel de Bamako (Sterns Music) 2014
Kene Star de Sikasso Hodi You Yenyan (Kindred Spirits) 2014
Orchestre Sidi Yassa de Kayes (Kindred Spirits) 2014