Baba Sissoko, griot mondialiste

Baba Sissoko, griot mondialiste
Baba Sissoko © Stefano Caporilli

Installé depuis une quinzaine d’années en Calabre, dans le sud de l’Italie, le Malien Baba Sissoko connait sur le bout des doigts son rôle de griot, maniant la parole avec la même virtuosité naturelle que la musique. Pour cet ancien compagnon de route d’Habib Koite, la tradition n’est pas une fin en soi, mais la racine, qu’il faut entretenir en l’acclimatant avec toutes sortes d’environnements, comme il le fait sur ses récents albums Three Gees et Jazz (R)evolution. Entretien avec un inlassable et intarissable faiseur de ponts.

RFI Musique : avec l’album Three Gees, vous mettez à l’honneur la voix de votre mère, griotte. Avait-elle déjà chanté sur une musique si éloignée du répertoire traditionnel ?
Baba Sissoko : Non, elle ne l’avait jamais fait. Mais il faut savoir que quand j’ai fait le disque Baba et sa maman en 2013, elle n’était jamais entrée dans un studio ! J’étais arrivé à la convaincre et je l’avais emmenée au studio Bogolan à Bamako. J’avais invité Zoumana Tereta, le meilleur joueur de violon traditionnel, et en deux heures, on avait enregistré l’album ! Direct ! Une prise par morceau ! Elle était tellement contente que je lui ai copié la musique sur une cassette et elle l’écoute avec son petit magnéto. Après ça, j’ai pensé à un projet avec elle pour les Jeunesses musicales de Belgique. On a fait 30 concerts dans les écoles, théâtres… Au Mali, elle chantait dans les baptêmes, les mariages, toutes les situations traditionnelles. Mais elle n’était jamais montée sur scène ! Et en Belgique, le matin, à 9h30, dans une école où il y a au moins 500 enfants, elle arrive à chanter sans problème. Dans les grandes salles à Bruxelles ou Mons, elle danse, elle communique avec le public, elle le fait taper des mains : elle a tout compris sans que je lui explique ! Donc c’est une vraie griotte du Mali. Lorsque je lui ai dit ensuite que j’ai envie d’enregistrer avec elle et ma fille, l’idée lui a beaucoup plu. Une chose intéressante : elle ne m’a jamais demandé qui étaient les musiciens qui allaient jouer, comment ils jouaient, quelle musique… Non, elle ne pose jamais cette question.

Qu’avez-vous voulu dire, en rassemblant trois générations de votre famille sur ce disque ?
Faire un disque avec mon père, mes enfants, ma mère, j’y pensais depuis longtemps. Mais c’est toujours le Grand Dieu qui décide, donc ça se fait sans mon père, car la vie est un passage. Je dois suivre la route de mon grand-père et de mon père qui ont porté des messages de paix en tant que griots. Three Gees, c’est "trois générations", ça aide à comprendre la valeur de la vie. Ça se construit avec le respect de la famille. Avec le respect de la nature : la nature nous a toujours donné des possibilités pour vivre mieux mais nous, on est toujours contre elle, parce qu’il y a trop d’intérêts. Avec le respect de nos cultures, avec le respect de nos traditions. Et tu ne peux pas respecter sans accepter : dans l’amitié, il faut d’abord accepter une personne comme elle est. Ce projet parle de tout ça. Si on veut construire notre futur, on ne peut pas le faire sans raconter l’histoire de la famille, la valeur du papa, de la maman, du petit-fils…
 
S’il parle de tout ça, ce disque ne le fait pas au son de la musique traditionnelle. Pourquoi ce choix ?
Pour moi, c’est sa beauté. Je vis avec ma tradition mais en écoutant celles des autres parce que je suis très curieux, parce que la vie est une école. Et avec la musique, on apprend tous les jours, tout le temps, à tous les moments. Le producteur, qui est un journaliste de la radio nationale italienne, m’a proposé de travailler avec certains musiciens. J’étais d’accord parce que les projets comme celui-ci marchent quand il y a la confiance : la confiance, c’est comme la clé. Sans elle, il n’y a même pas d’énergie. Tu dois arriver avec le cœur ouvert. C’est un plaisir avant tout. Et ça m’a donné un grand plaisir d’entendre la voix de ma mère avec ces musiciens. Three Gees, c’est aussi la rencontre entre l’Afrique de ma mère et de moi, le métissage de ma fille, et les musiciens italiens.

Comment avez-vous préparé le travail avec ces musiciens ?

80 % des morceaux ont été enregistrés en live en studio. J’en avais déjà un certain nombre, mais que je n’avais pas fini. Chez moi à la maison, pour garder la structure de mes compositions, j’enregistre souvent la voix et le ngoni. Ça m’aide beaucoup, parce que je ne sais pas écrire la musique : je resterai toujours un griot ! Mais aujourd’hui, avec la technologie, il y a beaucoup de possibilités pour aider les gens comme moi. Et pour quelques morceaux, je suis arrivé en studio avec une idée claire, des mélodies et des textes déjà prêts. Il faut savoir expliquer correctement ce que tu veux, sinon ça peut être compliqué, quand tu joues avec des musiciens que tu ne connais pas trop.
Hormis le répertoire traditionnel, quelles musiques écoutiez-vous dans votre jeunesse au Mali ? Et aujourd’hui ?
J’ai beaucoup écouté Bob Marley, Led Zeppelin, les Rolling Stones... J’avais la chance d'avoir des voisins qui avaient des disques vinyles. Donc, chaque fois qu’il y avait la fête, je faisais tout pour venir écouter. J’aime beaucoup toutes les musiques modernes qui sont le fruit de rencontres entre cultures, ce que j’appelle des collaborations parfaites. C’est comme le vrai amour : la première fois que tu donnes un bisou à la femme qui te plait vraiment, tu sens un sentiment de confiance. On a besoin de ça en musique ! J’aime aussi le classique, ça me nettoie le cerveau. Et le blues, parce que ça me rappelle ma tradition – mais pas le blues moderne, compliqué. Et puis je m’amuse beaucoup avec le jazz. Entre jazzmen, on peut jouer sans répétition, sans préparation. C’est toujours une création.
Vous avez d’ailleurs fait récemment un autre album, intitulé Jazz (R)evolution, en trio et essentiellement musical. Sur quoi reposait ce projet ?
J’ai collaboré dans le passé avec le Art ensemble of Chicago. Je suis toujours resté en contact avec le batteur, Famoudou Don Moye, avec qui j’ai fait d’autres projets. Je voulais faire un disque en petit comité avec des musiciens ouverts, qui ont un son quel que soit ce qu’ils touchent. Comme Antonello Salis, un Sarde qui joue de l’accordéon et du piano. Sa façon de jouer est très particulière, il arrive à faire sortir certains sons sur le piano qui sont des percussions. Dans la musique, il faut qu’on retourne un peu dans la nature : avant, les gens jouaient ensemble sans dire un mot. La musique traditionnelle est née comme ça. Souvent, dans la musique jazz, on a cette possibilité.
 
Baba Sissoko Tree gees (Blind Faith Records/Diff-erant) 2015
Baba Sissoko Jazz (R)Evolution (Caligola) 2015
Site officiel de Baba Sissoko
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