Maryse Ngalula, une Congolaise à Paris

Maryse Ngalula, une Congolaise à Paris
© Stephane Rodier

Lauréate du programme Visas pour la Création de l’Institut Français, la chanteuse congolaise Maryse Ngalula a profité d’une résidence de 5 mois dans la capitale française, parrainée par l’association Archimusic, que dirige le saxophoniste Jean-Rémy Guédon. Au terme de son séjour, l’artiste a élaboré une démo de sept titres qui dévoile tous ses talents : une voix agile, reflet de son âme et de son tempérament, des textes ciselés, et une musique toute personnelle, qui oscille entre jazz et traditions congolaises...

Il y a quelques mois, la Kinoise Maryse Ngalula se retrouve invitée à l’anniversaire d’un ami en France, où elle réside temporairement. Alors que la fête bat son plein, une odeur insupportable vient chatouiller les narines de la chanteuse : "de la pourriture !!!", pense-t-elle illico. Alentours, les convives papotent, à l’aise. Lorsque l’une de ses copines l’invite au buffet, c’est le drame, et la révélation : la table pue atrocement ! Sur sa nappe, s’étalent une ronde de fromages au caractère bien trempé – camembert, chèvre, roquefort, fourme d’Ambert... Maryse manque de tourner de l’œil. L’histoire, drôle, pourrait sembler anecdotique, mais nous voici plongés au cœur-même du projet de l’artiste, qui lui a valu d’être lauréate de l’Institut Français pour le programme Visas pour la Création : un disque autour des expériences d’"une Africaine qui débarque pour la première fois en Europe".

Au-delà de ce désastre culinaire, qui inspirera la chanson Fête des Fromages, d’autres réflexions plus sérieuses viendront titiller les méninges de cette jeune femme de 37 ans, blouson noir, tresses courtes et tempérament corsé : "Les Africains, en général, imaginent en Europe une vie toute rose. Certains fantasmes véhiculent l’idée d’une vie gratuite : l’Etat te paye ta maison, tu n’as pas besoin de travailler, c’est le paradis des allocations, des subventions... Lorsque tu arrives en France, tu te rends finalement compte que c’est dur, comme partout..." Et la dame de s’étonner, au quotidien, de la disparition de ces "bonnes manières", soi-disant inculquées aux Africains par les Blancs durant la colonisation.

Blues africain au féminin

Des trottoirs de Kinshasa à ceux de Paris, la vie de Maryse suit un long chemin. Huitième enfant d’une fratrie de douze, elle grandit entourée de musique : le chant de son père, les guitares de ses frères... A quatre ans, elle compose sa première chanson, à la gloire de sa maman, choriste.

Dès l’adolescence, elle gratouille, crée des textes, forge sa voix, inlassable. Loin du n'dombolo, qui submerge les ondes du Congo, elle rame à contre-courant, s’appuie sur le mutuashi, cette danse de la hanche de l’ethnie Luba, dont elle est issue. A cette racine, elle mêle des éléments indisciplinés, des chemins de traverse, des rythmes funky, des harmonies jazz, et cherche, toujours, ce qui réinvente la tradition.
Sa musique, elle la résume en deux mots, simples : "blues africain, soul music, musique de l’âme". Guitare/voix pour seules armes, l’artiste dénonce la condition des femmes africaines, s’engage, l’air de rien : "Je ne suis pas vraiment militante, mais victime d’une certaine politique africaine et témoin de la vie parfois malheureuse des femmes, je suis indirectement incitée à dénoncer ce qui m’afflige... Ce n’est pas pour autant le thème principal de mes compositions."

La qualité de son art lui vaudra plusieurs prix dans son pays, dont l’un l’emmène en Afrique du Sud, où elle reste sept ans, de 2002 à 2009, le temps de tâter de la "blue note" dans bon nombre de groupes. Retour au Congo. En 2010, au festival N’Sangu Ndji Ndji (à Pointe-Noire), elle fait une rencontre prédominante. Entre le saxophoniste de jazz français Jean-Remy Guédon – directeur de l’association/big band contemporain à facettes multiples, Archimusic, reconnu pour ses projets en Afrique – et Maryse, c’est le coup de foudre... musical !

Echanges, travail en commun, complicité... Les deux élaborent finalement un dossier à présenter à l’Institut Français. Pour le programme Visas pour la Création, il faut un partenaire dans le pays d’accueil. Archimusic parraine Maryse : elle loge à Meudon dans les locaux de l’association et  profite de leur studio.

Musique expérimentale

Arrivée à Paris, grâce aux subventions de l’Institut Français, la chanteuse visite d’abord les monuments incontournables – Tour Eiffel, Arc de Triomphe, Louvre –, se rend à Marseille, découvre Cannes... Puis se met au travail. Maryse écrit. Beaucoup. En véritable orfèvre, elle cisèle ses phrases, planche parfois plusieurs mois sur une chanson, scénarise de petites histoires, qui comportent toute la gamme des émotions...
En parallèle, elle bosse ses aigus (sur lesquels tous les ingénieurs du son s’arrachaient les cheveux) avec la chanteuse de jazz Elise Caron, fréquente le milieu musical expérimental, assure un concert au Triton (Les Lilas en banlieue parisienne) avec Jean-Rémy Guédon... Maryse aime la "musique de recherche", la musique difficile, celle qui fait réfléchir, qui heurte, résonne en toi.

Sûrement aussi la raison pour laquelle elle a nommé son album en gestation, fruit de sa résidence de cinq mois à Paris : Ma Différence. Sur les sept pistes qui composent sa démo, on découvre ainsi une artiste attachante, hors des sentiers battus et des choix aisés, dont la guitare/voix emplit bien l’espace, et dont le chant agile et profond semble refléter l’âme...

A la veille de la fin de sa résidence, le 20 octobre, Maryse ressent le sentiment d’une "mission accomplie". En novembre, elle s’envole pour Bruxelles pour assurer quelques dates. Aujourd’hui, elle achète elle-même son fromage et rêve de rencontrer Francis Cabrel, l’idole de son père. Pour la suite ? "On verra..." sourit-elle.