Mory Kante, chercheur de gimmicks

Mory Kante, chercheur de gimmicks
© Marc Ribes

Avec La Guinéenne, le sexagénaire Mory Kante signe un album plein d’empathie à l’égard de ses compatriotes féminines. Celui qui a marqué l’histoire de la musique africaine avec Yeke Yeke, en 1987, y fait montre d’un incontestable savoir faire. Interview.

RFI Musique : Quelle était l’idée principale de cet album, quand vous avez commencé à l’imaginer ?
Mory Kante : Je mets du temps à faire un album à cause du programme artistique qu’il faut que j’élabore, pour choisir dans quelle configuration travailler. Dans chaque album que je fais, il faut qu’il y ait de l’innovation. Que ça laisse des traces. Cette fois, j’ai mis pas mal de cuivres, légèrement modernisé le son et le rythme. La musique africaine ne doit pas stagner, il faut trouver des issues, des portes, des fenêtres. C’est indispensable. On doit penser à écrire des cuivres, élaborer des très belles voix, parce que dans ma musique, les chœurs sont comme des instruments.

Le travail en studio vous plait-il ou est-ce un passage obligé pour se produire sur scène avec un nouvel album ?
Ça me plait beaucoup. C’est pourquoi je prends mon temps. Je suis compositeur, auteur, arrangeur. Je m’occupe de la direction artistique et je ne dois pas quitter mon chemin, quel que soit l’option de l’album. Les gens avec lesquels je travaille savent comment je fonctionne : d’abord la musique, trouver les gimmicks qu’il faut, que les gens peuvent retenir. C’est très important. Et le texte, c’est la dernière partie. Pour La Guinéenne, on a enregistré dans mon complexe à Conakry. Les studios n’étaient pas complètement terminés – j’ai un 24 pistes et un 48 pistes. On travaillait sans avoir le feu au pantalon et, en parallèle, je m’occupais aussi de ma mère, jusqu’à son décès.

Comment avez-vous conçu ce complexe culturel, qui vous tient à cœur depuis si longtemps, où la lauréate 2012 du prix RFI Découvertes, Sia Tolno, a enregistré son album ?
La plupart des musiciens guinéens ont besoin de ce complexe et de ses studios. Ils y sont à l’aise. Il y a un restaurant, un bar, une salle de spectacle. L’hôtel va être fini. Chaque vendredi, c’est devenu un carrefour des jeunes musiciens, aussi bien traditionnels que modernes, de toutes les régions. Quand ils sont en train d’enregistrer sur place, certains m’appellent, et je viens donner mes avis, gratuitement.

Qu’est-ce qui vous a incité à intituler voter album La Guinéenne ? Est-ce lié au scandale auquel fut mêlée Nafissatou Diallo* ?
J’espère que les gens ne vont pas confondre la Guinéenne que moi j’ai évoquée et l’autre Guinéenne de New York ! Je parle en fait de toutes les femmes de la Guinée. Leur beauté, leur ardeur, leur courage, leur intelligence. J’ai grandi dans le dos de ma mère et de ma grand-mère. On m’en descendait quand on arrivait quelque part, car les griots vont de village en village. Mes oncles jouaient et on m’apportait mon petit balafon. J’ai vu la situation de la femme africaine. Ce qu’elles font dans les champs, planter les ignames. Piller le mil, le manioc. Aller à la rivière puiser l’eau, le bébé sur le dos. Le soir, faire la cuisine, avec la fumée du feu de bois. J’ai vu toute cette souffrance-là. J’ai pensé à ma mère, aux femmes, à tout ce qu’elles ont fait pendant la colonisation, jusqu’aux indépendances, celles qui se sont battues sur le front en Afrique. Elles sont à l’avant-garde du développement de nos pays. C’est pourquoi j’ai chanté leur éloge. Elles engendrent des enfants, deviennent leur ange gardien, leur apprennent à marcher, à parler, les font danser sur leurs genoux, les aident à devenir les hommes… Chapeaux, les femmes !

Qu’est-ce qui vous a fait passer du balafon à la kora, devenue votre instrument emblématique ?
C’est une histoire d’amour. Quand j’étais jeune, j’ai connu des koras primitives, comme le soron. Un jour, lors du journal parlé à la radio, j’ai entendu Alla La Ke par Batourou Sekou Kouyate. Ça m’a émerveillé. Et puis j’ai eu la chance d’aller vivre à Bamako chez ma tante. Là-bas, je suis devenu l’ami d’un des enfants de Batourou Sekou Kouyate. Et quand le "vieux" sortait, je venais jouer de la kora dans la chambre de son fils. Un jour, il nous a attrapés. J’ai eu une peur bleue, mais il m’a dit de m’asseoir et de jouer, et il nous a accompagnés en se mettant entre son fils et moi. Depuis lors, il est devenu un père spirituel pour moi. Et il m’a offert cette kora avec laquelle il a fait une partie de sa jeunesse et qui a aujourd’hui 84 ans – c’est ma première femme. En me la donnant, il m’a dit : "Que cette kora te nourrisse et qu’elle nourrisse tes enfants et petits enfants.". Ce fut aussi la première kora électrifiée au monde, et même si on m’a traité de profanateur, mon vœu a été exaucé car elle est jouée dans de nombreux orchestres modernes.

Savez-vous à qui vous la donnerez, à votre tour ?
Pas encore. Peut-être l’un de mes petits fils, parce qu’il s’approche beaucoup de cet instrument. Peut-être que ce sera une fille. Aujourd’hui, il ya des femmes qui jouent parfaitement bien la kora en Guinée.

*jeune femme d'origine guinéenne impliquée dans l'affaire Strauss-Kahn à New York

Mory Kanté La Guinéenne (Discograph) 2012