Opika Pende, trésors d’Afrique

<I>Opika Pende</I>, trésors d’Afrique

C’est un chasseur de disques vinyles pas tout à fait comme les autres. Archiviste à l’état civil, Jonathan Ward se passionne pour les 78 tours de musique traditionnelle et populaire africaine, enregistrés dans la première moitié du XXe siècle, qu’il vient de compiler dans un coffret de quatre disques, intitulé Opika Pende, "sois fort" en lingala. Un coffret, qui sort de l’oubli des artistes incroyables et de fascinantes formes musicales.

RFI Musique : Comment toute cette histoire à commencé ?
Jonathan Ward : Avant de m’intéresser aux musiques d’Afrique, je collectionnais déjà de la musique populaire américaine, du blues rural, du jazz et de la country, en étant fasciné à la fois par l’histoire des premiers enregistrements en 78 tours et par leur musique. Dans les années 1990, j’ai entendu Musique de Madagascar un 78 tours réédité sur le label Yazoo. La musique était belle, et ne ressemblait à rien de ce que j’avais déjà entendu. J’ai réalisé que de la musique traditionnelle avait été enregistrée sur toute la planète à l’aube du XXe siècle. Ces disques n’étaient pas formatés pour l’Occident, mais enregistrés pour le public des régions d’origine. Alors, j’ai vendu toute ma collection de musique américaine pour exclusivement concentrer mes recherches sur les premiers enregistrements de musique non-occidentale. J’ai commencé à "chasser" ces disques partout – principalement en Europe. J’ai démarré mon site Excavated Shellac en 2007, qui se consacre exclusivement à l’histoire des premiers enregistrements non-occidentaux. Opika Pende est juste un petit échantillon de ces milliers d’enregistrements.

Dans le livret, on apprend que les premières maisons de disques se sont d’abord implantées au Caire au début du XXe siècle, puis plus tard en Afrique sub-saharienne ? Est-ce que les enregistrements étaient faits uniquement par des Européens ?
Au tout début du XXe siècle, les premières sociétés d’enregistrement d’Europe et des USA se sont installées au Caire, car c’était le premier marché d’Afrique. Vinrent ensuite Alger, Casablanca, Accra, Kinshasa, Johannesburg, Bulawayo et Nairobi. Cependant, ces Européens travaillaient avec des Africains sur place, car ils ne connaissaient rien à la musique, ni aux musiciens, ni même à ce qui pourrait se vendre sur place. Après la seconde guerre mondiale, les techniques d’enregistrement ont nettement progressé et les labels indépendants africains, grecs, libanais ont fleuri sur tout le continent, qui, à partir des années 50, explosait de musique. D’après mes recherches, en Lybie, au Tchad, en Mauritanie, à Djibouti, en RCA ou au Gabon, à cause du manque de routes et l’absence de gramophones, il n’y aurait pas eu de commercialisation de 78 tours.

Grâce à Opika Pende, on découvre des artistes populaires dans la première moitié du XXe siècle. Lesquels vous ont particulièrement fasciné ?
Salia Koroma, un accordéoniste de Sierra Leone qui a enregistré un tas de 78 tours dans les années 1950 et qui avait développé un style très personnel. Il y a aussi Joseph Guenoun, alias Cheikh Zouzou, un Juif d’Algérie, musicien aveugle qui jouait de l’arabo-andalou et qui a commencé à enregistrer très tard. Ces artistes sont encore reconnus dans leurs pays, mais ce qui m’intéresse encore plus, ce sont les artistes qui sont restés anonymes. Les cheikhates du Maroc au début des années 190, les percussionnistes du Cameroun, les chanteurs et artistes non crédités… Je n’ai parfois jamais réussi à trouver qui ils étaient, quel genre de vie ils ont pu mener. La majorité de la documentation des maisons de disques a été perdue ou détruite : tout ce qui reste d’eux, c’est leur musique.

Au-delà des 78 tours commerciaux, en Afrique sub-saharienne, beaucoup d’artistes ont été enregistrés par des ethnologues. Les colons comprenaient-ils la valeur des cultures africaines ?
Dans la majorité, non. Mais je pense que certaines personnes percevaient l’importance de préserver ces enregistrements. Pendant l’exposition coloniale à Paris, en 1931, le musée de la parole en France a fait des milliers d’enregistrements pour la postérité. Certains ont permis de découvrir la musique de pays où il n’y avait pas de studios comme la Mauritanie, par exemple.

Qui était Erich Von Hornbostel, que vous citez en exergue dans livret ?
Il a été un visionnaire, l’un des premiers ethnomusicologues. Il a aussi créé les premières compilations sur 78 tours de ce qu’on appelle aujourd’hui "world music". Il a été pourchassé par les nazis et est mort à Londres en 1935, quelques années après avoir sorti sa première compilation, un coffret de douze disques intitulé Musique d’Orient.

Compilation Opika Pende (Africa at 78 RPM) (Dust to digital) 2011