Lokua Kanza, 20 ans de carrière en solo majeur

Lokua Kanza, 20 ans de carrière en solo majeur
Sara Tavares, F. Ipupa, Lokua Kanza et R. Bona © H. Bangré

Lokua Kanza a célébré ses deux décennies de carrière solo au Théâtre de Verdure, à Kinshasa, lors de deux concerts les 31 mai et 1er juin dans le cadre du festival JazzKif 2014. Résumé et rencontre avec le chanteur, auteur, musicien et compositeur de 56 ans.

Ce dimanche, Lokua Kanza est arrivé sur scène décontracté. Jeans, chemise, baskets. Et son inséparable guitare. Face à lui, plusieurs centaines de spectateurs venus célébrer ses 20 printemps de carrière solo. Certains d’entre eux portent le tee-shirt de la huitième édition du festival JazzKif, qui a décidé de mettre à l’honneur le chanteur. Un tee-shirt où apparaissent le visage de Lokua Kanza et de deux amis venus de l’étranger : la chanteuse-guitariste portugaise d’origine cap-verdienne Sara Tavares et le renommé bassiste Richard Bona, qui signait en 2004 l'album Toto, Bona, Lokua avec Lokua Kanza et le chanteur-compositeur antillais Gérald Toto.

Bien accompagné sur scène

Souriant, échauffant lui-même le public, Lokua Kanza, qui chante en swahili et lingala (langues parlées en RDC), en français et en anglais, sert au public plusieurs de ses tubes, comme I believe in you, Plus vivant, On veut du soleil et Nakozonga. Le guitariste congolais Olivier Tshimanda, reconnaissable à ses couettes et ses lunettes de soleil, l’accompagne – fier et reconnaissant que son "grand frère" lui ait donné l’opportunité de partager son moment de gloire.

Puis c'est au tour de Sara Tavares de les rejoindre. Dès les premières notes de la chanson, de nombreux spectateurs se laissent entraîner et se mettent à danser. "Bis ! Bis !", scandent des admirateurs, devant une Sara Tavares qui se dit – en français – "très, très contente". Lokua Kanza appelle ensuite Jean Goubald en lingala, langue qu’il a le plus utilisée pour les échanges avec le public. La tête coiffée d’une casquette, il est accueilli par un tonnerre d’applaudissement. Lui aussi blagueur, il ne commence pas à chanter dès son entrée et lance d’abord quelques histoires drôles, fort bien accueillies par les lingalaphones.

Une ambiance bon enfant

Puis c’est au tour de Fally Ipupa. "Brazzaville n’a pas Fally !", lancent des dizaines de jeunes gens. Une façon pour eux de railler le Congo voisin qui a lancé début avril l’opération "mbata ya bakolo" (la gifle des aînés, en lingala) pour chasser les étrangers clandestins et les délinquants. Expulsés ou craignant de l’être, même avec des papiers en règle, des dizaines de milliers de Congolais de RDC sont ainsi rentrés au pays, parfois en ayant subi de graves violations des droits de l’Homme, selon Kinshasa et des ONG kinoises. L’ONU a réagi fin mai en demandant l’arrêt des expulsions.

Cette piqûre de rappel moqueuse fait sourire, voire rire, et l’ambiance reste bon enfant. Arrive le tour de Richard Bona, "l’un des plus grands bassistes au monde", annonce Lokua Kanza. Le musicien chante en lingala Mario, l'un des plus grands titres de la légende de la musique congolaise Franco. L’assistance lui offre son chœur… A la fin du show, la plupart des spectateurs semblent ravis.
 


RFI Musique : Comment résumeriez-vous vos 20 ans de carrière ?
Lokua Kanza :
Je vais résumer d’une manière très, très simple. Basique même, je dirais. C’est pour moi un long parcours qui est surtout parsemé de beaucoup de tendresse de la part du public. C’est ça qui me marque le plus. Quand je fais vraiment une sorte de flashback, je revois encore les yeux d’un Japonais, autant que d’un Congolais, d’un Français, d’un Allemand… N’importe ! Je revois ces gens-là comme si c’était hier. Ce sont les moments qui m’ont le plus marqué dans ma carrière.

Pourquoi avez-vous eu envie de les célébrer à Kinshasa ?

Disons que c’est ma terre natale, c’est là où est mon cordon ombilical. Je crois que c’est plus ou moins normal que je le fasse ici. C’est comme si je renaissais de nouveau.

Est-ce qu’une chanson symbolise pour vous le mieux ces 20 ans ?
Waouh ! Une, c'est compliqué. Mais je pourrais dire deux. Mais commençons par une. Une, je pense que c’est la première chanson de mon premier album, parce que c’est là que tout est parti, qui s’appelle Mutoto, qui aujourd’hui est une sorte de chanson – comment je peux dire ça sans être fétichiste… - comme une sorte d’amulette ! Les gens la demandent tout le temps quand on joue quelque part. Ça devient un peu mon porte-bonheur.
Et puis il y a eu Shadow Dancer, si l’on doit parler "commercial", qui est le morceau le plus connu du grand public, qui a fait en sorte que je sois dans les hits parades, dans les grandes radios…

Dès le départ, votre style n’a pas été très axé sur la rumba et le soukouss. Vouliez-vous vous démarquer, aviez-vous envie de tenter autre chose ?
J’adore la rumba congolaise, qui est ce qu’elle est, les gens connaissent. Mais j’ai grandi là-dedans. J’ai passé la plupart de mon temps à écouter des chanteurs traditionnels. Tous les vieux du village, le soir, quand ils finissent leur boulot, et qu’ils se retrouvent le samedi-dimanche avec les copains, ils boivent et puis ils se mettent à chanter… Moi, c'était ces gens-là qui me fascinaient. Je devenais fou, complètement fou !
(…) En fait, c’est là où je venais m’évader. Je me suis dit que j’aimerais faire comme eux, mais avec ma sensibilité. Donc c’est un mélange de beaucoup de choses : surtout la musique traditionnelle, la rumba congolaise, et bien sûr toutes ces autres influences que j’ai pu avoir dans ma vie, c’est-à-dire le conservatoire de musique classique et le jazz.

Qu’est-ce que vous ressentez quand vous chantez ?
Je voyage. Je m’évade. J’oublie certaines choses, certaines violences des humains deviennent plus supportables. Et quand je chante, j’espère que j’apporte un peu de bonheur aux autres, et c’est ça qui m’encourage.

Diriez-vous que vous êtes un chanteur militant ?

Militant pour la société, oui, à ma façon. Je ne suis pas quelqu’un qui me met debout et incite tout le monde, mais je milite pour l’amour, je me bats pour que les âmes sensibles – parce qu’il y en a quand même sur cette Terre, il n’y a pas que des violents – puissent parsemer, puissent planter la lumière afin que ceux qui quelque part sont dans l’obscurité puissent le voir et agir autrement.(…) Moi je pense que, quand on est artiste, c’est un devoir d’être présent pour toutes les causes humanitaires, d’être le porte-étendard, être la voix de ceux qui n’en ont pas. C’est important.

20 ans de carrière, mais aussi 20 ans d’instabilité dans l’Est de la RDC… Le Rwanda est accusé d’être l’un des principaux acteurs des troubles dans l’Est congolais. Or, votre père est congolais et votre mère rwandaise. Vous sentez-vous tiraillé entre la RDC et le Rwanda ?

Je suis tiraillé, oui. Je suis surtout déchiré, je suis déchiqueté. Je suis… (silence) c’est très difficile. Parce que quand on est un enfant entre deux parents qui s’engueulent, qui se battent, on ne peut pas être bien. Mon plus grand rêve justement c’est de voir ces deux peuples être en paix comme il y a bien longtemps, quand mon père a rencontré ma mère. C’est ce rêve que j’ai toujours au fond de moi. Quand je marche et que je vois des Congolais qui disent "Ouais, les Rwandais !", les Rwandais qui disent "Oui, les Congolais !", je ne sais pas où me mettre ! C’est douloureux…

Site officiel de Lokua Kanza
Page Facebook de Lokua Kanza