Malavoi fête ses 40 ans

Ralph Thamar
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Samedi 1er décembre, Malavoi, institution de la musique martiniquaise, fête ses 40 ans au Zénith de Paris. Sur scène, sont réunis, pour la première fois, les chanteurs successifs Ralph Thamar, Pipo Gertrude et Tony Chasseur. Surtout, la formation est accompagnée d’un orchestre symphonique de 49 musiciens, dirigés par la violoniste Anne Gravoin. Fraîchement débarqués de leur île, Ralph Thamar, le directeur musical du groupe et le percussionniste Nicol Bernard, accompagnés de Tony Chasseur, reviennent sur l’épopée Malavoi. Entretien.

RFI Musique : Pour son anniversaire au Zénith, Malavoi s’offre donc le luxe d’un orchestre symphonique… Pourquoi ce choix ?
Ralph Thamar : L’écriture même de Malavoi s’y prête. Dès la reprise du groupe par Paulo Rosine, en 1981, après trois ans d’arrêt, les cordes, mises à l’honneur, s’intègrent aux cuivres et les compositions talentueuses du nouveau chef tendent vers le grand orchestre… Si nous avions eu la possibilité de jouer avec un philharmonique à la Martinique, nous aurions effectué ce concert bien avant ! Malgré le nombre de violons réduits, Paulo voulait transformer sa biguine en symphonie ! 

40 ans … Que symbolise ce chiffre pour chacun d’entre vous ?
Ralph Thamar : Pour moi, un rappel terrible du temps qui passe… mais aussi une formidable histoire d’amitié, durable et (a priori) sans trahison !
Tony Chasseur : Je jette plutôt un œil de témoin sur l’aventure. En 1972, aux débuts du groupe, j’avais dix ans. Paulo était l’ami d’enfance de mon père. J’assistais aux concerts de Malavoi, j'allais en coulisses, et je sentais une énorme fierté me submerger : celle de supporter ce groupe fabuleux, ses voix extraordinaires ; celle, surtout, d’être martiniquais… Finalement, ma participation au groupe comme chanteur pendant deux ans (fin des années 1980, ndlr) relève d’un heureux aléa. Avec cet anniversaire, resurgit ce regard d’enfant, émerveillé, attendri, qui ne m’a jamais quitté.
Nicol Bernard : Je fais partie de Malavoi depuis 30 ans, mais je suis le groupe depuis ses débuts, car mon frère, contrebassiste (Alex Bernard, ndlr), y officiait. Pour moi, ce sont quarante ans d’authenticité, qui ont façonné le visage de la Martinique et celui des Antilles. 
 
Cette authenticité explique en partie votre longévité… Comment l’avez-vous conservée ?
Tony Chasseur : Une hypothèse : malgré le professionnalisme du groupe, chaque membre restait "amateur". Pendant longtemps, chacun a conservé son activité professionnelle en parallèle : Paulo comme haut fonctionnaire dans l’administration, Nicol comme professeur de musique à l’Education nationale, Ralph dans le privé, etc. Ce qui permettait à tous de garder une entière liberté sur la musique, exercée sans pression financière… Et puis, lors de la tournée mondiale de 1988, la question s’est posée de s’installer en métropole. Paulo y a répondu clairement : "Si je quitte mon île, je ne pourrai plus écrire une ligne…". Son art était collé au cœur et à la réalité de la Martinique. Musicalement, nous avons, par ailleurs, su intégrer, au fil du temps, des influences extérieures, mais toujours avec les racines Malavoi.
 
Cette longévité n’a pas empêché des va-et-vient, des départs, des retours de chanteurs, des bouleversements des membres. Un collectif à géométrie variable ?
Ralph Thamar : Disons-le de manière poétique… Comme nos traditions s’inscrivent dans l’oralité, considérons Malavoi comme une université, une institution, où les jeunes musiciens viennent faire leur classe. Malavoi, c’est finalement comme le rhum : un patrimoine commun que chacun s’approprie…
Tony Chasseur : Si Malavoi s’est construit autour de piliers, les changements se sont aussi révélés nécessaires. Ceux qui ont débuté à 20 ans, atteignent les 60 aujourd’hui : ils passent le relais à nos enfants, au sens large, qui perpétuent notre musique.
 
Malavoi a épousé les courbes de l’histoire martiniquaise depuis 40 ans. En quoi le groupe a-t-il, en retour, forgé l’identité de l’île ?
Ralph Thamar : A ses fondements, il y a Mano Césaire, le neveu du chantre de la négritude (Aimé Césaire), qui a appelé son peuple à passer un cap, à devenir adulte, à s’approprier son identité. A l’instar de Kassav’ en Guadeloupe, le groupe constitue donc la résurgence visible, musicale et sociologique de ce mouvement. Nous avons participé à une reconquête de nos racines insulaires, antillaises, africaines. Et puis, Malavoi, c’est une valeur étalon dans la musique martiniquaise, mais aussi dans toutes les Caraïbes francophones...
Tony Chasseur : Un journaliste avait qualifié Malavoi d’"orgueil de la musique martiniquaise". Quelles que soient leurs sensibilités musicales, ou leurs classes sociales, tous les habitants de l’île se sont laissé submerger par cette bande-son…
 
A la grande Histoire, se conjuguent aussi les petites… Quels sont, pour chacun de vous, les événements les plus marquants de ces 40 ans ?
Ralph Thamar : Pour moi, il s’agit du premier concert de Malavoi sur la terre latino-américaine, en Colombie, en 1983. Avec les caraïbes hispanophones, si loin, si proches, nous n’avions jamais établi de ponts, de liens réels, solides. Et là, tout à côté de notre concert, Basquiat peignait ses toiles… Une explosion culturelle intense des mondes caraïbes !
Tony Chasseur : Le choc ultime fut pour moi la sortie de l’album La Filo (1982) : c’était inouï, neuf, épatant ! Et puis, j’ai adoré la tournée au Japon en 1989. Le public nippon reprenait nos refrains en chœur et en créole, battait le rythme de la mazurka ! Nous avions bel et bien dépassé les frontières de notre île !
Nicol Bernard : Le concert de Touche pas à mon pote, au pipiri chantant (au point du jour, ndlr) sur la place de la Concorde devant 400.000 personnes… Mais aussi notre prestation privée à l’Elysée devant François Mitterrand, qui signait, en quelque sorte, notre accession au patrimoine français.
 
Il y eut aussi les moments durs, comme la disparition prématurée de Paulo Rosine en 1993…
Ralph Thamar : Oui, son décès intervient d’ailleurs à un moment crucial, juste après la sortie de l’album Matebis, qui témoigne, une fois encore, de son immense talent d’arrangeur et de mélodiste… et, sur le disque, sa voix qui, reprenant une vieille chanson d’Henri Salvador, chante : "Je suis en paix avec le monde", avant de s’en aller… Il y a un côté mystique, la force de cette filiation, le passage de relais… l’aventure qui continue.
 
Malavoi, c’est donc reparti pour 40 ans ?
Tous : (éclats de rires)Oui, bien sûr !
 
A paraitre en décembre : le coffret Malavoi L'essentiel 1981-2012 (Aztec Music) 2012

A réécouter : Malavoi en live dans l'émission Musiques du Monde (9/01/2010) sur RFI