Victor O cuisine la pop des Caraïbes

Victor O cuisine la pop des Caraïbes
Victor O © JimiKely

Faiseur de chansons, défenseur de l’esprit pop, le chanteur martiniquais Victor O embrasse les musiques des Caraïbes sur son second album Diasporas, avec le Brésil en arrière-plan.

Le décor est urbain. Aucune trace d’exotisme à l’horizon. Pour le clip de sa chanson Diaspora, Victor O a voulu que le tournage se déroule à Créteil, commune cosmopolite de la banlieue parisienne où les tours en béton ont poussé pendant quelques décennies. "C’est ma ville autant que Fort-de-France", explique celui qui fut cristolien pendant 26 ans, avant de repartir de l’autre côté de l’Atlantique en 2004. Une façon aussi de mettre en images ce que dit le texte de ce morceau qui a donné (au pluriel) son nom au CD : son arrivée en métropole, un jour de 1979.

Mais c’est sous d’autres latitudes, et dans un tout autre contexte, que ce second album a commencé à se concrétiser, fin 2012 : 24 jours au Brésil, pour y donner treize concerts. "L’acte 1 a eu lieu durant cette tournée. On a enregistré à Salvador de Bahia avec un percussionniste, dans une chambre d’hôtel, pour le morceau Alma Negra. Et comme on ne pouvait pas faire entrer les percussions dans la pièce, on a utilisé les tiroirs, les portes... Toute la rythmique de percussions qu’il y a dans ce titre a été enregistrée dans ces conditions", explique le chanteur qui estime que ce séjour a "beaucoup pesé" sur la suite du projet, en particulier en essayant d’accommoder à sa manière le pagode, sous-genre de la samba, et de mélanger ainsi un peu plus les ingrédients de sa musique qu’il définit comme de la "pop des Caraïbes".

Ces treize nouveaux titres sont le prolongement presque logique, tout au moins naturel, de ce qu’il avait fait en 2009 avec Revolucion Karibeana, pour lequel il avait déjà bénéficié du soutien de quelques pointures, comme le bassiste guadeloupéen Stéphane Castry, bandleader d’Imany. "Auteur et compositeur d’accumulation", selon sa propre expression, l’artiste quadragénaire a besoin de ruminer ses paroles, "emmagasiner" des mélodies "pendant deux ou trois ans" avant de les formaliser.

Cette fois encore, il a fonctionné en binôme avec Joël Jaccoulet, ami d’enfance, mais aussi patron du label et ici compositeur. "Il me permet d’avoir la distance que je n’aurais pas sur ce que j’écris et ce que je fais", affirme-t-il. Travailler pour les autres, dans leur ombre, est un exercice qu’il connaît bien : s’il a apporté sa plume récemment au disque An Ba Soley de l’Antillaise Loriane Zacharie, c’est dans ce même rôle qu’il s’était d’abord illustré, en signant les textes du premier album de la comédienne Clémentine Célarié, Pas l’âme d’une dame, paru en 1996.

Pendant plusieurs années, Emmanuel – son prénom à l’état civil – a été la "cheville ouvrière" du label Sensitive Music, tourné vers le r'n'b à la française. Il réalise, programme… Avec l’album qu’il sort en duo sous l’appellation Dafataigazz, au début des années 2000, il pousse même un peu plus vers l’électro dancefloor. "Pour moi, il y a un continuum, même si dans la forme il y a de vraies différences : l’important, c’est la chanson", explique l’auteur de Président (Aboubacar 53%), le morceau qui lui a permis de se faire entendre aux Antilles en 2007, à défaut d’être regardé pour ce qu’il était : "Tout le monde a pensé que j’étais un Africain", rigole-t-il encore aujourd’hui.

Pour que l’enfant de la diaspora antillaise de métropole devienne chez lui un enfant du pays, il faudra la reprise de Ma maman m’a dit d’Eugène Mona, sur la compilation Leritaj Mona. Victor avait d’abord refusé la proposition. On ne s’attaque pas sans appréhension au répertoire d’un artiste si symbolique.

En revenant vivre à la Martinique quelques années plus tôt, il avait renoué avec ce qu’il pensait avoir oublié des fondements musicaux de son enfance : La Perfecta, Kassav'… Lui qui se connaît deux mentors, le Franco-Béninois Wally Badarou et le Martiniquais Henri Guedon, comprend que le moment est venu d’exploiter cette facette de sa musique qu’il n’a jamais vraiment eu l’occasion d’exprimer, mais "qui a toujours été là".

Au lieu de se produire sous son patronyme, il a envie de se créer un personnage. Le petit dernier d’une fratrie de cinq garçons s’inspire de ses lointains souvenirs pour donner naissance à son double scénique : "Un de mes frères avait trouvé comment me faire pleurer sans me toucher. Il me disait qu’en fait, j’étais un petit Brésilien et que mon vrai nom était Victor Orebon." S’il a préféré en faire une version plus courte pour son nom de scène, Emmanuel continue de s’amuser avec cet avatar imaginaire qui a même sa page Facebook !
Victor O Diasporas (Aztec Musique/ Rue Stendhal) 2014
Page Facebook de Victor O