Jenn kon Vyé, la Martinique d’hier à aujourd’hui

<i>Jenn kon Vyé</i>, la Martinique d’hier à aujourd’hui
Jenn kon Vyé © DR

Avec Jenn kon Vyé, un coffret de trois disques dédié aux musiques martiniquaises au fil du XXe siècle, Patrick Marie-Joseph et Dédé Saint-Prix créent du lien entre quatre générations d’artistes martiniquais.

"C’est un péplum, l’aventure d’une vie", prévient Patrick Marie-Joseph, initiateur et producteur de Jenn kon Vyé. Pendant six ans, en effet, avec le multi-instrumentiste Dédé Saint-Prix, il a dressé un panorama des musiques martiniquaises au fil du XXe siècle.

Un projet complètement fou, dont l’envergure se mesure en chiffres : plus de 240 artistes invités, quatre générations, 51 morceaux, trois albums, enregistrés dans huit studios différents, entre la métropole, la Martinique et la Guadeloupe et réunis dans un coffret. Jenn kon Vyé, soit "les jeunes avec les vieux" en créole. Un trait d’union entre les générations et les époques, une œuvre qui recense les genres musicaux martiniquais et les fait revivre.

Musiques "rasin"

En 2006, les deux compères partent d’un constat d’urgence. Une génération entière d’artistes est en train de partir sans n’avoir jamais enregistré. Alors, se souvient Patrick Marie-Joseph, "nous avons sillonné la Martinique profonde dans une optique de collectage, fait les fêtes populaires et les veillées mortuaires. Nous avons rencontré des gens qui n’ont pas d’actualité et qui n’en auront jamais. En Martinique, il y a tant de musiciens au millimètre carré !".

Dédé Saint-Prix, éternel curieux et fin connaisseur de la musique martiniquaise favorise les rencontres iconoclastes. "Je suis quelqu’un qui aime les gens simples mais riches, le fou ou le philosophe du village. Ceux qui ont du talent, mais que la majorité ne prend pas au sérieux, comme Robert Dessart, dit Ti Robè, enregistré sous une véranda dans la région de Sainte-Marie, le berceau du bélè". A 90 ans, l’original est fossoyeur, un peu sorcier, très cultivé et il n’a pas sa langue dans sa poche. Dans le premier volume de Jenn kon Vyé, Rasin, dédié aux "musiques racines" liées au tambour, il reste quatre minutes de conte et d’élucubrations poétiques des cinq heures enregistrées chez Ti Robè, ce jour-là.

Après une première étape de collectage, le duo modifie sa démarche. Pour raconter une musique vivante, il fait le pari de rechercher les morceaux et textes d’époque et de s’en inspirer pour composer "à la manière de". Patrick Marie-Joseph, auteur de nombreux morceaux en rigole encore : "A chaque fois qu’on avait l’impression d’avoir cerné un genre, on trouvait toujours quelqu’un pour nous dire : 'ah, non, ce n'était pas comme ça que ça se jouait à l’époque'. Les plus vieux enregistrements datent des années 30. Pour le reste, il fallait se fier à la mémoire des anciens. Les musiciens étaient autodidactes, ils n’avaient pas du tout un jeu académique, et c’est ce qui donne le son de ces années-là". La base rythmique et les textes de ce premier volume sont donc directement inspirés des classiques du bélè, du chouval bwa ou de la musique de carnaval. Pourtant, un traitement du son trop lisse ou des arrangements très contemporains ont conduit au fait que ce premier volume ne sonne pas complètement "rasin".

Musiques de bal

Dans le second disque consacré à l’héritage de Saint-Pierre, l’accent est porté sur les musiques de bal : biguine, mazurka, valse créole, tumbélé qui ont fait les grandes heures de "l’esprit de bastringue" de l’ancienne capitale de Martinique. "Après l’éruption de 1902, qui rasa une partie de la ville, cette atmosphère s’est peu à peu déplacée à Fort-de-France, où il existe toujours beaucoup de musiques de bal aujourd’hui", explique Patrick Marie Joseph.

"En réalité, les musiques urbaines anciennes n’ont pas été perturbées ou abimées. Au fil du XXe siècle, ce sont les musiques rurales qui ont souffert, parce que les gens avaient honte d’un certain passé, et des tambours", ajoute Dédé Saint-Prix, bien placé pour en parler. Il fut l’un des rénovateurs du chouval bwa, avec son groupe Pakatak dès 1978.

Quarante ans plus tard, comment les jeunes perçoivent-ils cet héritage culturel ? "Depuis environ 10 ans, la Martinique se réapproprie sa musique. Il y a des fêtes où on enseigne les danses, les rythmes, mais le partage ne s’est pas toujours fait", admet Patrick Marie-Joseph.

Pour Dédé Saint-Prix, le fossé entre les générations s’est dangereusement creusé : "ils sont KFC, McDo. Nous on est plutôt langouste et bélé ! Ça n’empêche qu’on peut écouter Beyoncé, mais on est ouverts, parce qu’on a voyagé et qu’on est fiers de notre appartenance culturelle".

C’est aussi pour relier les générations que le troisième volume JôdiJou, "les musiques d’aujourd’hui" a vu le jour et rassemble les différentes influences caribéennes de la Martinique des années 2000– jazz, salsa, reggaeton, ragga… Beaucoup de tubes sucrés, jusqu’à la claque Pa fènou sa, un diabolique ragga social cocomposé par Dédé Saint-Prix, Jean-Noël Delblond et le jeune Panta Moss.

"La vie n’est pas rose en Martinique", chante en créole Panta Moss, en se glissant dans la peau d’un petit vendeur de pistaches qui peine à joindre les deux bouts et essuie le mépris de la société. En 4’12 minutes, jeunes et vieux, Martiniquais ou pas, se retrouvent debout, soudés et transpirants, attrapés par le démon de la danse, incontestable trait d’union entre les générations.
Compilation Jenn kon Vyé (Jeunes et anciens) Solibo Music/Socadisc 2014
Page Facebook du projet Jenn kon Vyé