Paris, front culturel de la guerre d'Algérie

Paris, front culturel de la guerre d'Algérie
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Quel rôle la chanson populaire de l’immigration a joué pendant la guerre d’Algérie ? Cinquante ans après l’indépendance, le 5 juillet 1962, toute la période peut se relire à la lumière d’une histoire culturelle passionnante, loin d’Alger, mais au cœur de tous les enjeux du conflit.

En 1954, lorsque démarre la guerre d'Algérie, Paris est déjà une ville monde, qui accueille 115.000 ouvriers algériens, pour la plupart des hommes seuls, qui passent leur temps libre dans les cafés. Aux zincs de Boulogne, de Montparnasse ou de Barbès, les Algériens ont soif... de liberté. Avec leur mandole, ils chantent l'amour, l’exil et la nostalgie mais dès les premiers pas du conflit en novembre 1954, le nationalisme fait irruption dans la chanson populaire de l’immigration.

Paroles en guerre

Dès les années 30, en Algérie, la musique a permis d’affirmer une identité culturelle algérienne forte. Ainsi, lorsque la guerre éclate en 1954, beaucoup d’Algériens exilés en France chantent leur amour pour leur terre. L’historienne Naïma Yahi, co-auteur de l’exposition Générations à la Cité de l’immigration, ou plus récemment du spectacle Barbès Café avec Méziane Azaïche, travaille sur la mémoire culturelle des diasporas maghrébines en France. Elle replace la chanson populaire algérienne et son rapport à l’Etat français dans son contexte : "Les catalogues arabes existaient depuis les années 30 et obéissaient à une économie propre : un orchestre, des émissions sur Radio Paris en arabe et en kabyle pour diffuser les morceaux et des disques qui s'arrachaient dans l'immigration et surtout dans les pays d'origine".

La musique chantée à Paris s’écoute donc des deux côtés de la Méditerranée. Les artistes de l’immigration s’engagent dans la lutte, conscients de l’impact de leurs morceaux sur leur public. En 1955, la figure incontournable de la chanson algérienne en exil, Slimane Azem chante en kabyle Idhared Waggur, "Le croissant de lune apparaît", qui dissipe les nuages du colonialisme et rêve au futur drapeau algérien : "Resplendissant et brillant, il répand sa clarté (…) Il a subi tant de contraintes, voilé par un halo/Qui lui a fait supporter tant d’injustices". Explicite.

Autre morceau, qui laisse peu la place au doute quant à son opinion du colon : Ay Ajrad, "Criquets, quittez ma terre". Slimane Azem qui jouait dans les cafés, mais aussi dans les studios de Radio Paris sera censuré. Beaucoup d’autres artistes s’engagèrent en chanson pour une Algérie libre.

Guerre des ondes

Les programmes arabes et kabyles de Radio Paris, ont continué à être diffusés de 1954 à 1962. Surveillés, passés au crible de la censure par des Français arabophones et kabylophones, - parfois jusqu’à la paranoïa-, ces programmes diffusés à Paris et Alger permettent à la France de s’adresser directement aux "Français musulmans d’Algérie" selon la terminologie de l’époque.

L’enjeu est de taille : Radio Tunis et Sawt Al Arab, radio du Caire diffusent jusque dans les maquis algériens des messages de propagande et des chants nationalistes du FLN, dont la troupe artistique est basée à Tunis. La guerre des ondes fait rage et les artistes y jouent un rôle de premier plan. Naïma Yahi raconte comment l’Etat français s’est appuyé sur la chanson de variété pour mener sa propre propagande : "Sur commande du ministère de la défense, la maison de disque Teppaz a invité à Paris des chanteurs en vogue à Alger et leur a fait enregistrer des disques, diffusés en même temps que des messages de propagande anti FLN. L’objectif était d’avoir l'oreille du peuple algérien".

Comme sa femme Noura et d’autres artistes à la mode, le très talentueux Kamal Hamadi a été invité à Paris par Teppaz en 1959, officiellement pour relancer le catalogue arabe et kabyle. Plus de cinquante ans après, il se souvient : "J’ai enregistré cinq disques 45 tours à l’époque et comme je faisais du théâtre, Radio Paris m’a proposé d’écrire des variétés. Nous les jeunes Algériens, nous étions tous FLN, le directeur de la radio était un anti-FLN, il ne trahissait pas son pays, je ne trahissais pas mes frères, mais on travaillait ensemble… ".

Impôt révolutionnaire

Pour le Front de Libération Nationale, très structuré à Paris, ces artistes représentent un enjeu de pouvoir et une source de revenus. "Pour eux, c’était simple, se rappelle Kamal Hamadi : "soit vous payez, soit vous disparaissez ! Ma femme et moi, quand on a commencé à travailler à Radio Paris, nous étions taxés de 50 francs par mois, soit 10 % notre salaire. C’était le cas pour tous les chanteurs qui enregistraient dans des maisons de disques. On taxait moins les ouvriers, à 30 f par mois. Si vous ne payiez pas, vous étiez un traître !".

Installés dans les arrière-salles des cafés algériens de Paris, les cadres FLN glanent l’impôt révolutionnaire aux tenanciers. Dans les cafés, l’immigration algérienne se donne des nouvelles du pays, reçoit des lettres, et écoute des chansons d’amour, d’exil ou reprend en chœur des hymnes nationalistes. Dans le public, des policiers en civils viennent parfois tendre l’oreille… Mais au micro, un "surveillant" FLN joue la sentinelle, et entonne une chanson d’amour quand il a un doute… Le 5 juillet 1962, dans tous les bars algériens de la capitale, c’est l’explosion de joie. On mange gratis, on boit à l’œil, et les artistes ivres de liberté chantent enfin à tue-tête une Algérie libre.

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