Le Chant de marin de Paimpol, l'appel du large

Le Chant de marin de Paimpol, l'appel du large
Youssou N'Dour au festival du Chant de marin de Paimpol en 2015 © B.Brun

Le Festival du chant de marin est devenu tous les deux ans un événement important dans l’ouest de la France. A l’occasion de sa 12e édition, le rendez-vous breton, qui accueillait Youssou N’Dour pour son seul concert dans l’Hexagone, a touché le très grand public en mêlant à la tradition musicale des figures emblématiques des musiques du monde. Récit de trois jours à Paimpol durant lesquels, non, décidément, on n’aura pas trouvé de falaise.

Le jeudi après-midi, l’arrivée des vieux gréements donne le coup d’envoi du Festival du chant de marin. Les navires passent l’écluse de Paimpol et trois jours durant, leurs mâts dessinent l’horizon du port breton.

"Il existait déjà des fêtes maritimes quand notre rendez-vous a été créé, mais ce sont des rassemblements de bateaux avant d’être des fêtes musicales, explique Pierre Morvan, le président du rendez-vous paimpolais. Nous, nous avons pris le contre-pied, on fait d’abord un festival de musique mais avec un décor de voiliers."
 
Organisé une année sur deux, la fête du chant de marin a été initiée en 1989 par une association de commerçants. Elle a d’abord connu une éclipse avant de renaître, à la faveur des élections municipales de 1995 et de se muer en festival à part entière, mêlant la tradition du chant de marin aux musiques du monde.
                                                                                                                           
Quatrième festival de Bretagne
 
"Le quatrième festival de Bretagne" a attiré pour sa 12e édition un monde fou autour du port de Paimpol, faisant de sa traversée en milieu d’après-midi un acte de bravoure. En tout, ce sont entre 140.000 et 150.000 personnes – chiffre en hausse, selon les organisateurs – qui ont déambulé sur les quais et près de 160 groupes qui se sont produits durant tout ce week-end.
 
"Ça a beaucoup évolué, observe le musicien Gilles Pagny, un vieux de la vieille. Les premières éditions, il n’y avait que du chant traditionnel, trois quarts de chants de marins et un quart de musique bretonne. Aujourd’hui, on pourrait facilement inverser le nom du festival, dire que les ‘musiques des mers du monde’ ont pris plus d’importance que le ‘chant de marin’, car il y a un tiers de chants de marins traditionnels, un tiers de musique bretonne et un tiers de musiques du monde."
 
Avec son groupe, Les Souillés de fond de cale, l’ancien marin a été de toutes les éditions depuis 1991 et il a joué sur toutes ses scènes, de la plus petite amarrée sur un bateau, à la plus grande, entouré d’un bagad. Figures locales les "Souillés" auront une fois de plus, joué de leur rivalité – amicale, qu’on se rassure… – avec les Goristes, une sorte de Frères Jacques aux textes énervés venus en voisins, de Brest.
 
Le chant de marin, chant de travail
 
Réunissant dans une ambiance de grande fête populaire un public qui va de 7 à un peu plus de 77 ans, le "Chant de marin" mêle une bonne proportion de musiciens amateurs sur ses cinq scènes, à une programmation bien vue de têtes d’affiches venues d’un peu partout, comme le reggaeman jamaïcain Winston McAnuff et Fixi, Souad Massi, le Couscous Clan de Rachid Taha et Rodolphe Burger, l’inoxydable Hugues Aufray et ses 86 ans, ou encore le Plaza Francia de Catherine Ringer, I Muvrini et l’excellent Denez Prigent.  
 
"Oui, c’est peut-être une spécificité bretonne, où les pratiques amateurs sont très développées, reconnaît Pierre Morvan. Dans les groupes et les chorales de chants de marins, ce sont beaucoup d’amateurs, voire de retraités. Je pense que ça fait aussi la richesse culturelle de la Bretagne."
 
Le chant de marin est une tradition nourrie mais elle ne fait pas pour autant manger son homme, quand bien même, elle a ses collecteurs passionnés, ses chanteurs et sa propre mythologie. L’histoire retient qu’au XIXe siècle, à la grande époque des voyages au long cours, les chants rythmaient les manœuvres des marins au travail sur les bateaux et pendant leurs soirées. Du rhum, des femmes et la vie sur les sept mers…
 
Dans cette forêt de violons, de flûtes, de bombardes, de cornemuses et de binious, difficile de ne pas en perdre son breton. Ce qu’on retiendra surtout, c’est ce contraste entre une grande scène où le ministre-chanteur Youssou N’Dour a donné hier soir "le grand concert" qu’il nous avait annoncé peu avant de monter sur scène (cf. ci-dessous) et où l’on aura été pris par la folie du groupe électro-oriental Orange Blossom, et puis une petite ville qui vit au rythme de sa tradition, maritime évidemment.

Site web du Festival de chant de marin de Paimpol

 
Youssou N’Dour a accepté de "sortir de sa coquille"
 
RFI Musique : Le Festival du chant de marin de Paimpol est un festival largement consacré aux musiques du monde. Pour vous, qui êtes une star de la world music, quelle est votre définition de cette notion ?
 
Youssou N'Dour : Contrairement à ce que beaucoup pensent, les musiques du monde ne sont pas les musiques qui viennent des pays sous-développés. Tout le monde y amène quelque chose, c’est une création. La musique africaine, la musique bretonne, la musique anglo-saxonne ont participé à créer cette tendance avec leurs sonorités. Ma musique locale, elle a un nom, c’est de la musique sénégalaise, mbalax, elle n’a rien à voir avec cette musique qui a été créée par des gens de la mouvance world.
 
Parmi tous les gens avec lesquels vous avez collaboré, il y a Alan Stivell, une figure de la musique bretonne. Quel souvenir avez-vous gardé de votre duo sur le titre A United Earth ?
 
Magnifique ! Je garde les sons, la direction. Alan est quelqu’un que je respecte beaucoup, j’adore la musique bretonne et cette chanson que nous avons faite ensemble, je l’ai d’ailleurs reprise au Sénégal, en lui gardant les mêmes traits mais avec des sonorités plus africaines.
 
En quoi la tradition bretonne est-elle proche de la tradition sénégalaise ?
 
D’abord, au niveau cérémonial. Mélodiquement, ce sont des choses intéressantes, qui nous touchent énormément. Je pense aussi que les liens peuvent se faire un tout petit peu par la mer. Nous avons ce monde lébou, qui sont les pêcheurs, c’est une tradition très forte chez nous. Dakar, c’est une presqu’île, cette tradition est incarnée.
 
On vous voit beaucoup moins sur scène depuis que vous êtes conseiller-ministre du président du Sénégal, Macky Sall. Qu’est-ce qui vous amène ici ?
 
Bon, cette année je suis en train de travailler sur de la nouveauté, lentement. J’ai aussi un programme sur le Sénégal, aux Etats-Unis, où j’ai choisi d’aller. Les gens m’ont parlé, parlé… et avec les éléments que j’avais devant moi, j’ai accepté de sortir un peu de ma coquille, de toucher un peu l’Europe.