Bagad de Lann-Bihoué, 60 ans d'existence

Bagad de Lann-Bihoué, 60 ans d'existence
© Jean-Jacques Lebail

Seul bagad militaire encore existant, le Bagad de Lann-Bihoué, le plus célèbre au monde, a traversé une partie de l’histoire de France, incarnant à la fois la Marine Nationale et l’identité culturelle bretonne. Aujourd’hui, la formation fête ses 60 ans d’existence avec un disque impeccable, symbole d’une tradition toujours en mouvement.

 

Ils ont fière allure, ces 32 matelots avec leurs hauts blancs griffés d’une ancre de marin et leur bachi à pompon rouge porte-bonheur ! Dans la grisaille parisienne, la joyeuse flotte du Bagad de Lann-Bihoué sort tout juste de l’enregistrement de l’émission Champs-Elysées de Michel Drucker : sur le plateau de cette grand-messe télévisuelle, ils ont retrouvé Alain Souchon, pour interpréter, à grand renfort de bombardes, cornemuses et percussions, son tube Le Bagad de Lann-Bihoué (1978) qui a contribué, en son temps, à renforcer l’énorme popularité de cette formation militaire bretonne.
 
Pour l’heure, la troupe débarque chez EMI, leur maison de disque, qui signe Degemer Mat ("Bienvenue"), leur treizième album, la galette de leur soixantième anniversaire. A leur tête, le Penn-Bagad (le "chef du Bagad"), le Major Philippe Renard règle quelques détails administratifs, liste les événements des deux semaines à venir, se charge des interviews…
 
Toute la Bretagne gagne le label, et chaque personne ici présente (attachés de presse, chefs de produit, journalistes...) y va de son souvenir personnel du Bagad : vacances, enfance, frissons toujours ressentis à l’écoute de leur son puissant, cette musique minérale venue du fond des âges, ce "Cœur éclaté du peuple/Granit dynamité, brisé/Encore un instant résistant/Pour lui le dernier instant", selon le poète Armand Robin. "Il y a de l’adrénaline, ça fait dresser les poils, ça pète !", renchérit le Major Renard, pas peu fier de déclarer son "carnet de bal" saturé jusqu’en avril 2013. Car, depuis 60 ans, cette formation porte haut les couleurs de sa région, en retrace l’histoire, en incarne l’âme et la fierté, tambours et cœur battant.
 
L'affirmation d'une identité
 
Dès sa naissance, le Bagad de Lann-Bihoué accompagne en effet tout ce mouvement d’affirmation de l’identité culturelle bretonne. "Ar soner a zo arouez Breizh bev", "Le sonneur (joueur de bombarde ou de cornemuse, ndlr) est le symbole de la Bretagne vivante", dit un célèbre adage. Or, pour comprendre l’émergence des bagadoù (ensembles de musique), il faut revenir en 1945, au lendemain de la seconde guerre mondiale. Les bouleversements socio-culturels emmenés par un siècle de Révolution Industrielle, l’exode rural, les volontés centralisatrices de la majorité des états d’Europe occidentale, la négation par l’école laïque des langues minoritaires … ont contribué à l’effacement des particularismes régionaux.

Pour sauver l’identité Breizh des oubliettes, quelques activistes utilisent la musique comme arme. Ainsi, en 1946, Polig Montjarret fonde le Bodadeg ar Sonerion, l’assemblée des sonneurs de Bretagne. Surtout, il monte, deux ans plus tard, sur le modèle des pipe bands écossais, le premier Bagad, à Carhaix, une assemblée puissante de sonneurs en défilé, organisée en trois pupitres : bombardes, cornemuse, section rythmique. Leur répertoire ? Des airs traditionnels, de mariages, baptêmes, enterrements, fest-noz et fest-diez, joués à l’origine par un couple de sonneur bombarde-cornemuse, et collectés systématiquement auprès des Anciens.

 
Dans cette mouvance, en 1952, sur la base navale de Lann-Bihoué, un apéro joyeux s’envole au son de la bombarde déliée du Maître-Principal Pierre Roumegou. Cet interlude improvisé conquiert le cœur des marins et sera aux fondements du Bagad. L’orchestre, composé d’abord uniquement de soldats de métier, puis rejoint par des appelés du contingent, musiciens émérites, travaille dur, acquiert sa notoriété… Bien vite, il parcourt le monde, de New York à Papeete, de la Norvège à Casablanca, du Japon au Brésil, ou encore au Canada, aux côtés du Général de Gaulle, où il sera témoin de la célèbre phrase : "Vive le Québec libre !" Malgré ses gloires, pourtant, le Bagad de Lann-Bihoué menace de disparaître, restrictions budgétaires obligent. Mais les politiques de tous bords et les Bretons, montent au créneau, sur ce slogan : "Touche pas à mon Bagad !"
 
Un nouveau disque
 
Pour fêter ces 60 ans d’épopées et de turbulences, le Penn-Bagad Renard accompagné de son Penn-Sonneur (chef d’orchestre) souhaitaient un disque qui reflète au mieux la formation : un ancrage fort dans la tradition, autant que des ouvertures vers d’aventureux horizons. Car le Bagad de Lann-Bihoué se renouvelle, se régénère toujours au fil de ses nouvelles recrues.
 
Depuis 2001, cet orchestre professionnel accueille dans ses rangs, la fine fleur des sonneurs et percussionnistes bretons : ces jeunes matelots-musiciens, employés sur contrat d’un an, renouvelable trois fois, restent au maximum quatre ans dans le Bagad. Ce turn-over garantit une fraîcheur et un dynamisme constant. "La musique traditionnelle avance, ce n’est pas la 'biniouserie' qu’on a connue il y a 40 ans", précise le Major Renard.
 
Aux puristes râleurs, jaloux d’une tradition qu’ils aimeraient figer, le Penn-Bagad répond : "Tant que la structure de base – c’est à dire les temps de la danse – n’est pas dénaturée, on peut bien rajouter, ou arranger ce qu’on veut". Et c’est justement ce qu’on aime dans le Bagad de Lann-Bihoué : ce vent de liberté.

Aux instruments traditionnels, viennent se greffer à l’envi un accordéon, une trompette, quand les rythmiques strictes prennent un peu d’ampleur chaloupée sous les arrangements du talentueux Galicien Carlos Nunez. De la reprise de Belle-Ile en Mer avec Laurent Voulzy à celle du tube de Souchon, en passant par Every Teardrop is a Waterfall de Coldplay, le Bagad ne se refuse aucune audace tout en gardant au cœur ses trésors patrimoniaux, comme les scottishs ou La Balade nord-irlandaise. Groove imparable et millimétré, émotion puissante, polyphonies enlevées… sans aucun doute, ce disque prend aux trippes, et hisse la Bretagne à l’universalité. Pari gagné !

 
Le Bagad de Lann-Bihoué Degemer Mat.Bienvenue (EMI) 2012