Le Jazz Vaudou de Jacques Schwarz-Bart

Le Jazz Vaudou de Jacques Schwarz-Bart
Jacques Schwarz-Bart © Marc Baptiste

Après avoir brillamment mêlé son jazz au Gwoka, le saxophoniste guadeloupéen Jacques Schwarz-Bart revient avec Jazz Racine Haïti, un nouveau disque, où il frotte ses "blue notes" à la musique sacrée du vaudou. Un projet riche, foisonnant, tissé de musique et de spiritualité. Récit.

Pour remonter aux sources du nouveau disque de Jacques Schwarz-Bart, Jazz Racine Haïti, un détour géographique s’impose. Direction Essaouira, bien loin de Port-au-Prince ! Nous sommes en 2007 – "ou à peu près", dit-il – au célèbre festival des Musiques Gnaoua. Sur scène, le saxophoniste d’origine guadeloupéenne se produit avec le Maâlem Hamid El Kasri. Lors d’un solo de sax sur un morceau d’inspiration soufi, les esprits dansent, la transe guette, la magie s’élance ! "Je vois en toi les mêmes djinns que dans la religion gnaouie", lui confie, en fin de concert, le Maître de Cérémonie.

Le soir-même, Schwarz-Bart poursuit l’expérience, ivre de fatigue, en plein jet-lag, entouré du Maâlem et du batteur Karim Ziad. Douze heures durant, "sans même bouger un os", il souffle dans son instrument, lors d’une "Lila", ces nuits rituelles des Gnaoua. "A l’aube, sorti du lieu, je fus submergé par une sensation indescriptible : une émotion première, quasi de pré-naissance...", raconte-t-il.

Tout le jour, l’écho de cette expérience se prolonge. Dans l’avion, assoupi, une musique le submerge par vagues, puissante, une musique de l’esclavage, cousine des sons gnaoua : les chants du rituel vaudou haïtien. "Dès cet instant, devant l’intensité de ce lien, de cette révélation, toutes mes réticences (je n’étais ni Haïtien, ni vaudouisant…) ont volé en éclat : je DEVAIS faire ce projet."

Bercé de culture haïtienne

"Je n’ai jamais perçu le monde sans inclure cette musique vaudou dans mon filtre perceptif ", dit-il pour expliquer la force de cette connexion. Son tout premier contact avec ces chants mystiques ? "Sûrement dans cet état nébuleux de préconception, dans le ventre de ma mère, qui les écoutait avec le blues et le gwo ka : ses musiques de chevet. Entre toutes, d’ailleurs la musique vaudou lui donnait des ailes pour l’écriture (sa mère, Simone Schwarz-Bart, est une écrivain reconnu, ndlr). Plus tard, en bon fils, mon appétit fut aiguisé par ce qu’elle aimait…"

Adulte, il foule une bonne quinzaine de fois la terre d’Haïti. A New York, où il réside, il côtoie de façon quasi quotidienne cette première communauté caribéenne de la "Big Apple" ; surtout, pendant longtemps, il joue avec l’un des groupes historiques de ce petit pays : les mythiques Tabou Combo !

Toute la culture haïtienne l’irrigue, à commencer par cette religion vaudou, bien plus grande, selon lui, que ses images d’Epinal – épingles et petites poupées. "Sans être vaudouisant, je suis complètement hanté par cette mystique, sensible à cette "philosophie" qui renvoie à tous les aspects de la condition humaine : la naissance, la mort, la maladie, l’amour, etc. Enfin, je me passionne pour ses avatars artistiques, que ce soit sa poésie, ses merveilleuses peintures, ou son langage-même…"

Une sophistication musicale hors du commun

Parmi ces véhicules du sacré, Schwarz-Bart parle bien sûr le mieux de musique, avec ce premier constat : "La musique vaudou haïtienne se distingue par ses mélodies majestueuses, emplies de dignité, de sobriété, par sa gestion des silences frottés au bruit, où s’immiscent les esprits. Par son lyrisme, aussi, proche de l’opéra…" Et le musicien de poursuivre d’une oreille plus aiguisée encore : "J’ai beaucoup étudié ces chants. Nulle part ailleurs, dans le monde vaudou (Bénin, Cuba, Brésil…), ne se retrouve une telle sophistication. C’est la seule musique "populaire", à ma connaissance, qui contienne autant de gammes et de modes, sous-tendus par sa richesse mélodique".

Pour lui donner une autre lumière, Schwarz-Bart la mêle au jazz, art anthropophage : "Il y a des musiques comme ça – jazz, classique – qui possèdent des outils illimités de traduction des émotions, et d’intégration des traditions du monde." Avec cette mise en garde : réaliser l’alchimie en une confrontation parfaite, éviter les approximations et le mauvais goût si fréquent sur ce type de projet, requièrent, selon lui, une connaissance profonde et équilibrée des deux univers, ainsi qu’une capacité à les transcender, pour donner naissance à une seule et même musique, nouvelle.

Une musique curative

Autre étape incontournable ? Le choix de l’équipe, parfois épineux, qui nécessite une sérieuse expérience. Son casting, prestigieux, sera le bon. Autour du maître, résonnent ainsi Etienne Charles à la trompette, Alex Tassel au bugle, Milan Milanović et Gregory Privat au piano, Ben Williams à la contrebasse, Reggie Washington à la basse électrique, l’Haïtien Obed Calvaire et Arnaud Dolmen à la batterie, Bonga (Haïti) et Claude Saturne aux percussions. Et enfin, au chant : Erol Josué (Haïti), Rozna Zila, Stephanie McKay et pour les concerts en Europe, l’Haïtienne Moonlight Benjamin.

Le répertoire de ce disque foisonnant se compose à la fois d’arrangements de chants sacrés, de compositions originales dans l’esprit "vaudou", et d’un savant mix des deux. Sur cette musique vaudou qu’il aime tant, Schwarz-Bart dira : "Elle vous permet de redresser le dos, lorsqu’on a envie de le courber." L’aventure Jazz Racine Haïti le confirme : "Il y’a les expériences qui vous laissent épuisé, cassé, et celles qui vous épanouissent, vous donnent une énergie, une perspective nouvelle sur la musique et sur vous-même".

Jacques Schwarz-Bart, Jazz Racine Haïti (Motema) 2014
Page Facebook de Jacques Schwarz-Bart
Site officiel de Jacques Schwarz-Bart
En concert le 05 mars au New Morning à Paris et en tournée