Akli D., chanteur funambule

Akli D., chanteur funambule
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Nomade des temps modernes arrivé en France pour fuir la répression après le Printemps berbère de 1980, Akli D. vit la musique tel un écorché vif mais avec l’insouciance d’un trapéziste évoluant sans filet. Ce chanteur fan de Neil Young et de cinéma sort son troisième album, Paris Hollywood.

RFI Musique : À quoi ressemblait la musique que vous faisiez à vos tout débuts, enfant ?
Akli D. : C’étaient des chansons du quartier, pleines d’humour, pour se moquer les uns des autres. On avait des petites guitares qu’on faisait avec des bidons d’huile et une corde. C’est comme ça que j’ai commencé. Dans la rue. On improvisait parce qu’on ne savait pas jouer. On ne se prenait pas au sérieux.

A quel moment naissent vos premières chansons structurées ?
A 16 ans, en Algérie, j’ai eu le prix de la radio. Mais comme la chanson était engagée, on ne m’a jamais rappelé pour l’enregistrer. Je parlais d’Amirouche, un héros de la guerre d’Algérie. Un Che Guevara.

Qu’est-ce qui vous avez incité à écrire sur lui ?
Un ami au lycée en avait eu l’idée. Il avait perdu son père pendant la guerre d’Algérie. Il m’a vu chanter, et on a travaillé ensemble. C’est surtout lui qui l’a composée. Mes premières compos datent de plus tard, en France, après quelques années dans la rue. Je travaillais avec un poète kabyle, un homme de théâtre. Un jour, une chanson est venue à mon esprit. Ça s’appelait Ne touche pas à mon pote, c’était le slogan de SOS racisme. Plusieurs grosses maisons de disques voulaient me faire signer. Je l’avais déclarée à la Sacem mais après elle est tombée dans la main d’un autre chanteur. Qu’il repose en paix. Ça m’a découragé quelques temps.

Comment s’est construite votre culture musicale ?
En Algérie, j’étais fasciné par un chanteur, Slimane Azem, que tout le monde aimait. Il avait été expulsé et ses disques étaient interdits. Ses chansons sont des fables comme celles de La Fontaine. Je me rappelle que je prenais le tourne-disque que mes frères avaient rapporté de France, et qu’on allait loin du village, sous un olivier, pour écouter ses disques. Ça m’a aidé à comprendre la chanson engagée.

Si jeune ?
À huit ans, j’ai été confronté à la corruption de la bureaucratie, à ce monde d’adultes qui n’était pas beau en Algérie à cette époque-là. Comme mon père et mes frères n’étaient pas là, j’emmenais ma mère à l’hôpital car elle était tout le temps malade. Souvent, je la ramenais à la maison sans qu’elle soit examinée alors que beaucoup de gens nous étaient passés devant. J’étais enfant, je n’avais pas de recul, et je ne comprenais pas toute cette injustice. Après, est arrivée l’arabisation au lycée et j’ai décidé de me rebeller. J’ai arrêté l’école mais continué par correspondance. Ont commencé les grèves jusqu’au Printemps berbère de 1980. J’étais meneur et je me suis sauvé en France. J’ai vécu trois ans sans papiers, en clandestin.

Quand vous arrivez en France, que jouez-vous dans la rue ?
À l’époque, il n’y avait pas beaucoup d’occasion d’écouter de la musique algérienne à Paris. Quand je jouais de la chanson traditionnelle kabyle à Beaubourg, des familles entières venaient. Il y avait un monde fou. Après, j’ai repris des chansons plus modernes de Djamel Allam ou Idir, j'ai rencontré des musiciens. Une copine m’a emmené voir Neil Young. Il y a en lui une brûlure que je ressens. Une force extérieure et une grande fragilité à l’intérieur. C’est facile ensuite d’aimer Dylan, et toute la chanson folk. Plus tard, j’ai découvert le grand Fela Kuti, et ça m’a mis en rythme et en selle.

Qu’est-ce qui relie, pour vous, ces univers musicaux si différents ?
Quand on écoute Bob Marley, Fela ou Bob Dylan, le groove n’est pas pareil mais l’esprit du groove est le même : une façon d’interpréter.

Quelles sont pour vous les étapes de votre évolution musicale ?
D’abord, celle de la rue, du métro, des bars. Ensuite, mon premier album. Complètement roots, très traditionnel, enregistré dans un hangar. Il était basé sur la revendication de la culture berbère, l’identité. Troisième étape, c’est l’album d’après qui est plus sur l’exil et que Manu Chao a réalisé. Enfin, ce nouveau disque. Je voulais un son le plus acoustique possible. On l’a fait dans une maison à la campagne. Il y a moins de pression, on peut rigoler. A 90%, c’est du live. Et je m'y suis plus impliqué. Il y a quelques chansons où je dis “je”.

Vous n’y arriviez pas auparavant ?
Je n’osais pas. Je ne savais pas comment m’exprimer pour parler de mes envies. Je me cachais derrière des personnages, les histoires des autres.

Les moments d’écriture dépendent-ils de conditions particulières ?
Je ne sais pas quand ça commence, ni quand ça s’arrête. Pendant des mois, je dors assis, une heure ou deux. C’est une source qui coule, il y a des sons, des phrases, des mots… Ça part en transe. Et parfois, c’est sec. De temps en temps, je fais semblant de prendre la guitare mais je sais qu’il ne faut pas, parce que rien ne va sortir, le canal est bouché par d’autres préoccupations. Je n’ai jamais composé une chanson qui vient de nulle part.

Akli D. Paris-Hollywood (Rue Bleue/L’Autre Distribution) 2011
En concert à Paris, au Petit Bain, le 19 octobre.