Davy Sicard hisse le drapeau réunionnais

Davy Sicard
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Alors qu’il s’apprête à fêter ses vingt ans de musique le 24 novembre sur la scène du théâtre de Saint-Gilles à la Réunion, Davy Sicard donne à son maloya kabosé un fond et une forme qui rapprochent son nouvel album Mon Péi de la démarche artistico-culturelle prônée par son aîné Ziskakan.

RFI Musique : Votre nouvel album débute par Mon île, succès de la Réunionnaise Jacqueline Farreyrol dans les années 70, et s’achève par Mon péi. Que faut-il voir dans cette construction ?
Davy Sicard :
C’est vraiment une boucle. Je voulais que l’on passe de mon île à mon pays, montrer l’évolution, montrer qu’aujourd’hui on peut s’autoriser à dire que la Réunion est aussi un pays, d’un point de vue culturel, sans connotation politique. Si ce que disait Jacqueline Farreyrol était très fort à l’époque, je voulais introduire la dimension humaine qu’il n’y a pas lorsqu’on parle d’une île, d’un département. C’est pour ça que je dis à la fin de l’album qu’un pays sans histoire est un visage sans trait.

Vous défendez avec vigueur le créole réunionnais, à travers vox textes. Qu’est-ce qui vous y a sensibilisé ?
Pour être honnête, il y a une prise de conscience, d’autant que je ne suis pas né à la Réunion mais en région parisienne et je n’y suis arrivé qu’à deux ans et demi. Ma mère est réunionnaise, mon père était malgache. J’ai appris le créole à l’école, avec les copains. Au fur et à mesure, je me suis approprié cette culture parce que j’ai vu qu’elle faisait résonner plein de choses en moi. Lorsque je dis "mon péi", je m’approprie tout cela. Peut-être que la portée serait tout autre si c’était un Réunionnais né sur place qui le disait !

Le texte de Mariannes s’inscrit-il dans la continuité d’Au nom de mes pères, qui figurait sur l’album Ker Maron ?
Ça traite plus ou moins de la même chose. Dans cette chanson, je mets en parallèle deux Marianne : la Française et l’esclave qui s’est échappée, dont le compagnon était un chef marron. La première est un magnifique symbole. Elle n’a jamais existé en tant que personne physique mais elle est personnifiée, car on la trouve dans tous les établissements étatiques, alors que la Marianne créole, bien qu’il y ait de fortes chances pour qu’elle ait existé, est reléguée au rang de légende parce qu’elle était noire et esclave. C’est une façon pour moi de dire que l’une a autant de valeur que l’autre, et qu’il faudrait que, dans les établissements scolaires, l’histoire de la Réunion soit enseignée à nos enfants.

La thématique du souvenir de l’esclavage se retrouve dans plusieurs de vos chansons. Est-ce un sujet auquel vous avez toujours été sensible ou l’avez-vous ressenti différemment à un moment donné ?
D’une manière ou d’une autre, j’ai dû faire lecture de toute cette histoire à travers ce que j’ai observé dans la société réunionnaise. La chanson Granpèr té sï mon zépol, qui ouvre l’album Ker Maron, je l’ai écrite en 1996 : elle raconte la fuite de marrons et pourtant, à cette époque, je n’avais rien lu encore sur l’histoire de la Réunion. Mais je l’ai racontée presque comme si j’y étais. Nombre de gens renferment des choses du passé, qu’ils n’ont pas forcément vécues, mais qui sont transmises au travers de symboles. Par exemple, sur cet album, il y a une chanson qui s’appelle Isé : elle parle du drapeau régional. Il est officiel, reconnu par la France, au point qu’il est même apparu sur les pièces de monnaie européennes, mais à la Réunion il ne flotte nulle part. La Corse, la Bretagne ont leur drapeau, défendent leur culture et pour autant, elles ne sont pas séparées de la France. Il ne s’agit pas pour moi de faire de la politique mais d’amener à penser que nous existons pour ce que nous sommes.

Vous avez récemment partagé la scène à plusieurs reprises avec le Sud-Africain Nibs Van der Spuy ? Qu’est-ce qui vous a amené à jouer ensemble ?
C’est un projet de l’Alliance française de Durban, dans le cadre d’un projet de coopération régionale. L’idée était de nous faire rencontrer, Nibs et moi, et d’organiser une tournée en Afrique du Sud, en passant par le Lesotho et le Swaziland. Et elle doit se poursuivre à la Réunion. Je ne le connaissais pas du tout. Il fait une sorte de folk africaine. On sent aussi une influence classique dans son jeu. On s’est préparé chacun de son côté et lorsque je suis arrivé avec mes musiciens, comme on peut difficilement créer un répertoire en quatre jours, on a mis en commun nos chansons et interagit de la sorte. Il est intervenu sur quatre de mes chansons et moi sur trois des siennes.

Qu’est-ce qu’une telle expérience apporte à votre musique ou révèle à son sujet ?
Qu’elle prend aussi appui sur la musique africaine. D’ailleurs, il y a eu le même genre de projet avec un groupe zambien. En 2011, je suis allé là-bas et ils sont venus cette année à la Réunion. Avec leurs voix et les percussions zambiennes, il y avait une coloration africaine plus forte sur une chanson comme Banna – qui est pour moi un maloya.

La musique malgache vous a-t-elle nourri, dans la mesure où votre père venait de la Grande Île?
Le peu de musique malgache que j’entendais quand j’étais enfant, c’était aussi bien de la musique contemporaine, avec un artiste comme Fenoamby, que traditionnelle. Je n’ai pas une grande connaissance du répertoire malgache mais ça me parle. J’y suis sensible.

Davy Sicard Mon péi (Santinèl Davy Sicard / Sony Music) 2012