Zachary Richard, pour l’amour du français

Zachary Richard, pour l’amour du français
Zachary Richard © Julien Faugère

Avec Le Fou, son 20e album, le "Roi du Cajun" Zachary Richard, créateur devant l’éternel du tube Travailler, c’est trop dur, renoue avec le public français. Comme à ses débuts, cet écologiste, empreint de spiritualité, défend avec ferveur le français de Louisiane, sur le groove ensoleillé et chantant de sa région natale… Rencontre avec un musicien amoureux de la langue de ses ancêtres : un artiste militant, plein de poésie.

Partout, on l’annonce : le grand retour de Zachary Richard en France ! Après cinq ou six ans d’absence, le légendaire compositeur de Travailler, c’est trop dur foule à nouveau ce territoire. Entre ce défenseur hors-pair de la musique louisianaise et l’Hexagone, s’établit pourtant une histoire longue, tumultueuse et passionnelle : de celle qui dure.

Tout commence en 1973. "Je pensais que la France m’accueillerait comme le Messie : un homme providentiel, capable d’apporter un nouvel éclairage sur la francophonie, une vision particulière de la Louisiane, son ancienne colonie (de 1682 à 1803, NDLR), à l’histoire ici trop méconnue…", dit l’homme, funambule en équilibre entre deux langues, le français et l’anglais.

Une relation en demi-teinte

D’emblée, quelques lueurs bienfaisantes pointent à l’horizon. En Bretagne, dans les années 1970, des activistes musiciens, Alan Stivell ou Malicorne, dépoussièrent des traditions enfouies, ressuscitent une langue. "C’était exactement ma démarche !", sourit Zachary. Las, l’accueil hexagonal fut toujours, selon ce francophile avoué, en demi-teinte. "J’ai été fasciné par l’évolution de la société française : la succession de plusieurs présidents, les mutations musicales et culturelles… J’ai apprivoisé ce pays. Toutefois, j’ai toujours ressenti une frustration quant au manque d’intérêt général pour la francophonie, au profit d’une certaine anglophilie."

Si les musiciens révèrent la Nouvelle-Orléans, comme berceau du jazz, et goûtent la musique cajun, le quidam français s’intéresse peu aux cultures francophones outre-Atlantique, pourtant fortes, variées, et riches d’histoires communes, déplore-t-il. "Du Québec, par exemple, on connaît ici surtout Céline Dion et Isabelle Boulay : la facette variété."

Rouler les r

La langue française serait-elle incompatible avec une certaine idée du jazz, du groove et du rock’n’roll ? Zachary possède sa propre théorie : "Selon moi, il s’agit d’un problème de diphtongue : la façon dont vous prononcez vos 'r', gutturaux, s’harmonise mal avec le 'bi ba de wouba !' du rock’n'roll. En Louisiane, on les roule. Une solution au problème !"

Pour son 20e album, le Roi du Cajun roule donc ses "rrrr" sous le soleil du bayou, fait guincher en français les multiples images de sa région natale, décline ses identités, ses résistances, exprime les affres des départs et de la séparation, sur les chaloupes endiablées de sa guitare et de son accordéon.

La chanson titre, Le Fou, évoque ainsi la marée noire de 2010, à travers la peinture musicale d’un oiseau symbolique, le Fou de Bassan : "Le territoire de nidification de cette créature pélagique, c’est à dire qui vit en mer, se situe sur l’île Bonaventure, au Québec. L’oiseau passe souvent l’hiver en Louisiane, autour des puits de forage du golfe du Mexique, qui reproduisent l’écosystème des récifs de corail. À la suite de la marée noire, il fut le premier animal capturé et nettoyé… Avec Le Fou, cri d’émotion, expression de mon humanité, je rendais hommage à l’oiseau, à la nature. Je lançais aussi ce cri d’alarme contre l’inconscience de l’homme…"

Des champs d’énergie universelle

Question d’oiseau : sur la pochette de l’album, cet écologiste devant l’éternel adopte, sur un pied, la position de la grue, en Qi Gong. "Ce symbole représente aussi la lettre psy : la psychose, la psychiatrie, l’esprit…, dit-il. Avec la musique, ma religion, j’allie corps et esprit, en une communion ! À tendance bouddhiste, je pratique depuis quarante ans, la méditation assise. Avec le chant, semblable au cycle de la vie – une inspiration, une expiration –, une force spirituelle m’anime continuellement : je m’évade de mon ego, des contingences quotidiennes, pour accéder à une sorte de transe. Depuis gamin, le chant me permet de lever le voile sur un champ d’énergie universelle… "

Pour le reste, Zachary n’a pas renoncé à son combat, qui vibre fort en lui, de manières tant charnelles, que spirituelles : la défense de la langue française, en Louisiane. "Avec d’autres artistes, dans les années 70, nous avons ressuscité la musique et la langue de nos ancêtres, répudiées comme toute la culture francophone de la Louisiane, alors branchée sur les Beatles ou les Rolling Stones. Dans les années 1980, la musique cajun a connu son âge d’or. Aujourd’hui ? Le français, partie la plus fragile de notre culture, vouée à l’extinction si on la tait, reste ghettoïsé dans les écoles, les universités, hors du quotidien. Ce problème se règlera par la politique. Que voulez-vous ? Moi, je suis tombé, petit, dans l’eau bénite : c’est une affaire de cœur, loin de toute raison. Cette langue nous enrichit, renforce notre identité, et nos racines…" Avec ce vingtième album, Zachary Richard fait à nouveau danser le français sous d’autres latitudes, avec un cœur, des accents et un "r" différents.
Zachary Richard Le Fou (Pbox - Huggy's Music / Sony Music) 2014
En tournée en France et en concert au Divan du Monde le 13 mars 2014.
Site officiel de Zachary Richard
Page Facebook de Zachary Richard

A écouter sur RFI : La Bande Passante (05/03/2014)