Les tambours d’Adjabel traversent l’océan

Les tambours d’Adjabel traversent l’océan
Adjabel © W. Vaincoeur

Le sixième album d’Adjabel, Toujou La, est un point d’orgue dans la carrière du groupe et d’Atissou Loko, son fondateur. Un double album à l’esthétique épurée, dans lequel se croisent les traditions percussives d’Haïti et la chanson française, et qui nous offre une forme aboutie de la musique d’Adjabel.

Les tambours sacrés que l’on entend en Haïti sonnent à nos oreilles grâce aux mains d’Atissou Loko – fils de Papa Loko, divinité de l’air -, auteur, compositeur et maître tambourinaire haïtien. Atissou Loko (Cyril Forman) a grandi en Haïti jusqu’à l’âge de 14 ans. La semaine à l’école à Port-au-Prince, il rentrait tous les week-ends chez ses parents dans les collines et courrait la campagne, attiré par le son du tambour vaudou.

De retour à Paris à l’adolescence, Atissou, qui fréquente le Satellite Café (salle de concert parisienne) à ses débuts, trouve que les percussionnistes qu’il y entend sont loin d’égaler les tambourinaires vaudou. C’est ainsi qu’il décide d’apprendre la percussion. Il croise alors le grand percussionniste haïtien Pierre Chériza Fénélus et prend quelques cours avec lui.

La rencontre est décisive pour ce jeune homme de 22 ans qui repart une année en Haïti, en 1992, travailler les percussions traditionnelles chez les paysans Gonaïves. Une destination logique pour le jeune percussionniste : la ville des Gonaïves – arrondissement des Gonaïves, à l’ouest d’Haïti - surnommée "Cité de l’indépendance", a vu l’arrestation de Toussaint-Louverture en 1802 et la proclamation de la déclaration d’indépendance le 1er janvier 1804. C’est là qu’Atissou rencontre la musique Racines – mizik rasin en créole – qui mélange les rythmes Rarà des percussions vaudou et les musiques afro-caribéennes, et des groupes de Port-au-Prince comme Boukan Ginen.

Tambours et passerelles

Adjabel (contraction d'Adja, terre dahoméenne et Label, déesse haïtienne de l'amour) fonde sa musique sur la rencontre et les passerelles, la connaissance et l’engagement. A l’instar des précédents albums, Toujou la nous promène dans un triangle musical qui navigue entre les Caraïbes, l’Europe et l’Afrique.

En Haïti, le tambour est toujours lié aux cérémonies vaudou : son rôle est d’amener à la transe, de "faire danser les dieux". Mais Atissou Loko, qui maîtrise aujourd’hui les "grades" des 3 tambours haïtiens : le soleil – manman -, la lune – second – et l’eau – kata -, tisse les passerelles entre tambours sacrés et musique profane.

Le percussionniste réconcilie la musique Racine, le kompa et le merengue, l’électro et la chanson, et cite des références musicales aussi éclectiques qu’Yvonne Printemps, Pierre Perret, Bob Marley, Fela Kuti ou John Coltrane. La musique d’Adjabel cherche ses influences sur les deux rives de l’Atlantique, des Caraïbes à la côte ouest de l’Afrique en passant par la France. Rien d’étonnant donc à ce qu’Atissou Loko s’entoure d’amis musiciens aux origines musicales diverses.

Dénominateurs communs

Au-delà de la compétence, l’amitié réunit les musiciens d’Adjabel. Peter Corser, au saxophone, est une vieille connaissance. Membre fondateur du groupe à la fin des années 90, il quitte Adjabel et revient en 2008. Sa maîtrise de la technique dite du souffle continu accentue l’effet de transe des tambours. Avec Gérald Grandman, le second saxophoniste, ils apportent à l’album un groove afro-jazz, avec une sensualité qui confine parfois à la douceur d’une voix (Manman, Fou).

Atissou Loko parle et chante au fil du disque, mais il a invité d’autres talents : Lucienne Deschamps, coauteure d’un titre sur l’album précédent d’Adjabel, First, chante Les escargots, une chanson joliment bancale écrite par Jacques Prévert et Joseph Kosma dans un moment d’égarement alcoolisé. Le rap gwo ka-vaudou Reste avec a été coécrit avec Mamzel Sheena, rappeuse rencontrée au détour d’un couloir de studio d’enregistrement.

De L’esprit des Lwas à la chanson Les escargots, l’accordéon de Scott Taylor (les Têtes Raides, l’Atelier GranDélire) crée le lien entre Haïti et Paris, et retrouver ici ce musicien éclectique et chaleureux semble simplement logique. Et c’est Jeff Baillard (guitariste, arrangeur, ayant travaillé notamment avec Cheick Tidiane Seck) qui a signé la réalisation de l’album et lui confère une unité, sans en gommer l’éclectisme.

La chanson, médium de la connaissance

La plupart des 16 titres de Toujou La, en français et en créole haïtien, sont signés Adjabel, mais quelques reprises émaillent l’album. Les escargots, une chanson française, Panier, une chanson traditionnelle haïtienne en version électrisée, ou encore Day-o.

Day-o (The Banana Boat Song), dont on connaît la version d’Harry Belafonte est une chanson populaire de la Jamaïque qui raconte l’histoire de dockers déchargeant la nuit un bateau de bananes, revisitée ici dans une veine électrovaudou éclairée par la guitare d’Eric Kerridge "Adiko".

Quand on demande à Atissou Loko quelle est son titre préféré, il cite Peuples, pour lui le plus abouti. C'est une chanson de la rencontre et de la connaissance. On pourrait même la qualifier de pédagogique si ce n’était pas avant tout un titre dansant sur une rythmique de guitare africaine. Elle exprime en partie ce qui sous-tend la démarche d’Adjabel, la volonté de transmettre, et prend valeur universelle : savoir que l’Histoire de la colonisation nous a tristement rassemblés par le passé ne suffit évidemment pas, il faut aujourd’hui se connaître pour s’apprécier et le plaisir musical est un vecteur de cette connaissance.

Si l’album Toujou La est pour Adjabel l’aboutissement de 20 ans de recherches et de rencontres musicales et que la qualité musicale est au rendez-vous, les maisons de disques restent malgré tout toujours réticentes à signer avec les artistes comme Adjabel, difficiles à ranger dans des cases. Toujou La a donc été autoproduit et il est le résultat de l’engagement de tous ceux qui supportent le groupe.

"Le métro, la plus belle scène du monde avec l’opéra"

Quand Atissou Loko n’est pas sur scène avec Adjabel, on peut l'entendre à l’Opéra, dans le ballet de Félix Blaska, Tam-tam et percussion, ou encore dans le métro parisien trois soirs par semaine. Il reste maintenant à Atissou de retourner en Haïti pour rendre aux siens la musique qu’il leur a empruntée, et il sera un homme heureux.

Adjabel Toujou la (autoproduit) 2014
Site officiel d'
Adjabel