Dorsaf Hamdani fait dialoguer Barbara et Fairouz

Dorsaf Hamdani fait dialoguer Barbara et Fairouz
Dorsaf Hamdani © Brounch

Medium d’une rencontre artistique qui n’a jamais eu lieu entre des artistes emblématiques des cultures qu’elles représentent, la chanteuse tunisienne Dorsaf Hamdani relie la chanson arabe et la chanson française à travers les répertoires de Barbara et de Fairouz.

RFI Musique : Comment est venue l’idée de réunir et de mettre en parallèle ces deux artistes sur un même disque ?
Dorsaf Hamdani : Je viens du chant classique arabe, qu’on peut aussi appeler oriental. C’est de là que vient mon album précédent, Princesses du chant arabe, dans lequel j’avais réuni les trois grandes écoles féminines de la chanson arabe, en l’occurrence Oum Kalthoum, Asmahan et Fairouz. Je voulais ensuite passer à autre chose, par exemple reprendre les chansons de Fairouz et celles d’une icône de la chanson française. J’ai pensé à Édith Piaf, mais elle a été beaucoup reprise. Qui dit France dit aussi Barbara. J’ai commencé par le tout début, c'est-à-dire découvrir. Je préférais démarrer sur une matière en partie vierge pour inviter Fairouz, que je connaissais, dans l’univers de Barbara.

Pourquoi avoir privilégié Fairouz plutôt que Oum Kalthoum ou Asmahan qui étaient aussi à l’honneur dans votre album précédent ?
C’est une référence contemporaine. Avec elle, on évoque un bouleversement dans la musique arabe. Fairouz représente le renouveau, un air plus ou moins frais dans la musique arabe. On est sorti des chansons où l’introduction fait un quart d’heure, avec des poèmes en arabe littéraire, même si elle en a fait dans la première partie de sa carrière. Sa richesse est d’avoir une autre approche des mélodies, des rythmes et des influences, une réécriture un peu jazzy occidentale dans les harmonies, une lecture plus verticale qu’horizontale dans les mélodies linéaires. C’aurait été presque insensé de rassembler Oum Khalsoum à Barbara. Ce sont des mondes complètement éloignés, pas seulement dans le temps, mais plus dans la matière musicale que j’allais reprendre.

Que peuvent avoir en commun ces artistes et leurs chansons ?
Mon travail n’était pas limité au répertoire et à la musique. J’ai été beaucoup touchée par les personnalités des deux femmes. La profondeur de leur âme, de leur engagement. Même si elles ne se sont jamais rencontrées, je voulais qu’elles le fassent à travers ma voix, à travers moi-même parce que, dans ma tête, j’ai essayé de les rencontrer toutes les deux pour faire dialoguer ces mondes qui paraissent différents. Elles ont des références qui sont les mêmes. Je parle d’un autre langage, humain, universel. Ce sont des êtres qui ont des douleurs, et beaucoup de beauté. D’émotions. Leur point commun, c’est aussi le physique, l’apparence, comment elles se tenaient. Cette allure plutôt hermétique mais en même temps très sensible, très fragile qu’on retrouve chez l’une comme chez l’autre. Dans le monde arabe, beaucoup de gens n’aiment pas Fairouz parce qu’elle ne sourit pas beaucoup. Pendant la guerre, au Liban, il y avait du chagrin dans sa manière d’être. Pour Barbara, c’est pareil, dans le sens où ça nous transperce. Je n’ai pas aimé Barbara tout de suite, mais j’ai été touchée par cette austérité, cette charge d’émotions incroyable.

Comment expliquez-vous qu’il vous ait fallu du temps pour apprécier son répertoire ?
On ne peut pas accéder à Barbara quand on a vingt ans, sauf si on est très mature, selon moi. Pour comprendre ce qu’elle raconte et pouvoir plonger dans ce monde, il faut avoir passé beaucoup d’épreuves de vie. J’avais besoin de vivre pour faire quelque chose de cette matière qui était trop riche pour moi.

L’album démarre par La Solitude de Barbara, mais ce sont des paroles en arabe que vous commencez par chanter. D’où viennent-elles ?
En fait, j’ai pris ce prélude, qui sert d’introduction à La Solitude, dans une chanson de Fairouz où elle parle aussi de ce thème et du souvenir d’un amour lointain. Ça allait parfaitement avec la chanson de Barbara, qui est plus crue – Fairouz est plus poétique dans la manière de dire les choses. Et les faire parler toutes les deux, c’était l’idée même du projet.

Avez-vous mis Fairouz au courant de ce projet ?
L’équipe de production a envoyé un courrier au secrétariat de Madame Fairouz donc j’espère qu’elle est au courant, mais je vais moi-même envoyer une lettre personnalisée, dire que je suis honorée. J’aimerais bien savoir si elle aime ou pas ce qu’on a fait.

Sur tous vos projets discographiques passés, vous vous mettez au service des œuvres d’autres artistes. N’avez-vous pas envie de faire connaître vos propres chansons ?
J’essaie de passer du classique au contemporain, et il fallait que je sois un peu initiée, en étant une sorte de disciple. Ce projet était une escale, un palier. Avoir passé ce test – parce que c’en était un pour moi – m’a permis de me dire aujourd’hui que je suis prête à créer mon propre univers, à continuer d’écrire mes propres chansons et de sortir mes émotions.
Dorsaf Hamdani Barbara Fairouz (AccordsCroisés/Harmonia Mundi) 2015
Page Facebook de Dorsaf Hamdani

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