Sur la piste de Fadoul

C’est en inspectant une pile de vieux vinyles dans une échoppe de la médina de Casablanca que Jannis Stürtz, le patron du label allemand Jakarta Records, découvre un 45 tours de Fadoul et les Privilèges. Au dos de la pochette, en guise de crédit pour le titre Sid Redad figure le nom de James Brown. Il n’en faut pas plus pour que le digger (*)parte à la recherche d’autres enregistrements de cet inconnu qui au début des années 70, réinventait en arabe le puissant Papa’s got brand new bag de Mister Dynamite.

Quand un peu plus de 5 ans après sa création par James Brown, Fadoul et les Privilèges enregistrent au Maroc, cette reprise en arabe de Papa’s got brand new bag, le chanteur américain est déjà une star mondiale. Si ses musiques et son jeu de scène inspirent nombre d’artistes à travers le monde, rares sont ceux parmi eux qui, à l’époque, ont immortalisé en studio leur amour pour le Godfather of Soul.

Alors quand en 2012, Jannis Stürtz, met la main sur ce 45 tours, il se doute bien qu’il a fait bonne pioche. "J’étais au Maroc avec le groupe du rappeur américano-ghanéen Blitz The Ambassador qui venait de boucler au Festival Mawazine de Rabat, une tournée au long cours" raconte le passionné de musique. "Je suis resté quelques jours de plus et j'ai commencé à écumer les échoppes à la recherche de vieux vinyles" ajoute-t-il.
 
C’est dans la médina de Casablanca qu’il déniche dans un coin d’une arrière-boutique d’électroménager de seconde main, une pile de 45 tours, l’actuel propriétaire ayant été dans les années 70 à la tête d’un label de disques. Heureux hasard. Une journée durant, il examinera une à une les pochettes, reluquant les deux faces de la noire rondelle qu’elles recèlent.
 
Sur l’une d’entre elles, James Brown est crédité. À l’écoute de Sid Redad, le titre en question, le riff de guitare en intro et le groove qui suit valent tous les tests ADN. Il s’agit bel et bien d’une reprise de Papa’s got brand new bag écrit et interprété en 64 par James Brown. Repris ici par un trio (basse, batterie, guitare) et chanté en arabe par une voix qui ne manque pas de caractère, ce Sid Redad signé Fadoul et les Privilèges est ce qu’on appelle dans le milieu des chineurs de musiques, une pépite, un de ces titres que tout bon digger est fier d’exhumer.
 
Funk arabe et attitude punk
 
Jannis Strütz ne s’est effectivement pas trompé. Cette rencontre entre urgence funk et propos âpres, désabusés, cette collision musicale et ces sombres et dépressives tranches de vie méritent qu’on s’y intéresse à nouveau. "C’est du funk arabe joué avec une énergie, une attitude punk" affirme-t-il avec un goût prononcé pour l’anachronisme.
 
Le boss de Jakarta Records ne peut en rester là. Il cherche à en savoir plus au sujet du dénommé Fadoul et pourquoi pas, à le rencontrer. Malheureusement, les informations sont rares et Internet n'est d’aucune utilité. Au bout d’un an, un musicien du groupe casablancais Golden Hands qui proposait à la charnière des années 60 et 70, un mix de funk et de rock façon Creedence Clerwater Revival, lui apprend que Fadoul est décédé, il y a de cela plus de 20 ans.
 
Heureusement d’autres enregistrements et quelques indications pour localiser la famille du chanteur, toujours installée dans la capitale économique du Maroc, viennent nourrir sa curiosité. Il rencontre une de ses sœurs auprès de qui il affine le portrait du musicien : "C’était un médecin qui s’adonnait à la peinture et à la comédie avant de se consacrer à la musique. C’est lors d’un séjour à Paris que s’est forgé son intérêt pour la musique américaine en général et celle de James Brown en particulier."
 
Al Zman Saib
 
Réunis en un CD qui emprunte son nom (Al Zman Saib) à un des titres d’essence résolument rock, ces quatre 45 tours offrent sur une division du label berlinois judicieusement intitulé Habibi Funk, une palette musicale riche : du funk orthodoxe (Sid Redad) aux mélopées mystiques orientales revisitées à l’aune du psychédélisme (Maktoub Al Jadba), en passant par des titres aux guitares rythmiques, tranchantes et percutantes (Tayeh, La Tiq Tiq Latiq) ou une expérimentation gnawi-rock aux allures batucadesques (Taarida). Cette palette témoigne avant l’heure et de l’intérieur, de l’attraction qu’exercera le Maroc et ses grooves afro-arabes sur la musique moderne occidentale.
 
(*) Digger : passionné de musique à la recherche de l’enregistrement rare, de la perle oubliée qui craque quand on l’écoute. Le Digger est exclusivement de confession vinylique.
 
Fadoul et Les Privilèges Al Zman Saib. (Habibi funk/Jakarta Records) 2015
BandCamp du label Jakarta Records