Barbès Café, les chansons de l’immigration

<I>Barbès Café</I>, les chansons de l’immigration
© anne-laure lemancel

Après un énorme succès en 2011, le spectacle Barbès Café, autour des chansons de l’immigration nord-africaine, réinvestit le Cabaret Sauvage à Paris pour une seconde édition, légèrement actualisée. Compte-rendu de ce spectacle qui jongle avec bonheur entre musique, mémoire et actualité et interview de Méziane Azaïche, le directeur artistique.

En cette glaciale nuit d’hiver, le chapiteau du Cabaret Sauvage, à Paris, semble légèrement métamorphosé. Ses bois, ses tentures, ses miroirs accueillent peintures et trompes l’œil : une fausse cabine téléphonique, des bouteilles dessinées, tout un décor ! Tandis que les spectateurs se régalent de crêpes aux poivrons, un projecteur illumine un second bar, en face du véritable. Une voix s’élève : c’est Lucette, la tenancière de cet établissement factice, incarnée par l’actrice Annie Papin.

Un bond dans le temps s’amorce. Lucette tient le Barbès Café, un bistrot où se réunissent, dès les années 1950, des immigrés nord-africains qui, éreintés par leur journée de travail, viennent s’enivrer de la musique du bled, ces chants de l’exil, pétris de tendresse, de nostalgie, de révoltes. Dans ce genre de repères, ces chibanis, travailleurs le jour, artistes la nuit, tels Cheikh El Hasnaoui, Slimane Azem, ou encore Dahmane El Harrachi, viennent adoucir, de leurs chroniques chantées, le déracinement.

Alors qu’elle essuie les verres, la patronne, tout droit issue des univers de Prévert et de Piaf, dépoussière aussi les mémoires : elle raconte le quotidien, l’indépendance de l’Algérie, le massacre du 17 octobre 1961, l’élection de François Mitterrand qui suscita un vent d’espoir, les relents de xénophobie, la Marche contre le racisme (1983)... En échos à ses propos, défilent sur deux écrans, des images d’archives, parfois drôles, parfois dramatiques, toujours émouvantes, qui plongent dans les racines de notre mémoire commune, entre France et Algérie.

Et puis, il y a les chansons, ces chansons-patrimoine (Azem, El Hasnaoui...), qu’interprètent admirablement sur la scène du Cabaret, une équipe soudée et enthousiaste de dix musiciens, réunis pour l’occasion. Autour du chef Nasredine Dalil (Mugar, Mozart l’Egyptien...), la voix de la jeune chanteuse Samira Brahmia résonne claire, subtile, envoûtante, quand celle d’Hafid Djemai incarne les tourmentes de cette histoire tumultueuse.

Lors de la Première, le 1er février dernier de cette nouvelle version de Barbès Café, le public se révèle un peu poussif. Mais dès les premiers youyous, il se lève comme un seul homme, le cœur réchauffé, les hanches frémissantes, tandis que s’enfilent les tubes. La joie se lit sur tous les visages jusqu’au dernier titre, On lâche rien ! d’HK et les Saltimbanks, une annonce des élections de cette année, sur fond d’images partisanes, qui appellent à voter, mais surtout à gauche !

Sans clichés ni complaisances, Barbès Café replonge donc avec bonheur, humour et sens des nuances dans cette histoire, ses bons et mauvais moments. On ressort du Cabaret conquis, avec la conviction que la politique relève de tous, de chacun d’entre nous, pour construire, au jour le jour, une société plus tolérante, et qui aime ses différences.
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Rencontre avec Méziane Azaïche, directeur artistique du spectacle.

Le boss du Cabaret Sauvage, producteur de l’événement, revient sur la gestation de ce projet, et sur la place du patrimoine nord-africain en France.


RFI Musique : D’un point de vue personnel, comment vous est venue l’idée de monter ce spectacle autour des chansons de l’immigration ?

Méziane Azaïche : Lorsque j’étais enfant, mon père rentrait de France où il travaillait, les valises pleines de vêtements, d’argent, mais aussi de cassettes de ces chibanis, ces vieux messieurs, tels Slimane Azem, Cheik El Hasnaoui...Autour de leurs chansons, se levait pour moi, tout un univers, tissé de tristesse, de joie, et des histoires qu’il me contait sur ce pays d’exil. Ces brins de musique m’ont donné l’envie de venir, moi aussi, en France, où j’ai découvert le concept de "café". Loin des salles de spectacle classiques, le bistrot s’imprégnait de vie, de chaleur, de proximité : il était pour les immigrés leur salon, leur Assemblée Nationale, le lieu où ils recevaient le courrier, où ils faisaient passer des messages à la famille par l’intermédiaire de ceux qui rentraient au pays... J’avais envie de ressusciter le temps d’un spectacle, ce lieu social, souche de notre patrimoine d’immigrés, de raconter ça à mes enfants, au-delà de mes mots insuffisants, qui peineraient à décrire cette réalité...

Pourquoi avez-vous décidé de faire un spectacle total, qui mêle musique, théâtre, et documents d’archives vidéo ?
J’étais très gourmand et je voulais, dans ce temps court du spectacle, marquer les esprits rapidement. Or, l’image constitue un choc. Ainsi, combien de paroles de chansons, combien de lignes auraient été nécessaires pour décrire celle d’un Français jetant un Algérien à la Seine ? La vidéo fonctionne comme un coup de poignard. Peu après, pourtant, la musique reprend ses droits, vient adoucir la peine et la violence, renoue avec l’humanité. Elle sert de médicament, apaise les esprits. On vient rigoler, danser ensemble, non régler des comptes, et alimenter les frustrations !

Ces chansons d’hier nous parlent-elles encore aujourd’hui ?

Oui, et c’est incroyable d’écouter ces textes écrits il y a près de 40 ans résonner avec une telle actualité ! Prenez la chanson Carte de Résidence de Slimane Azem. Rien n’a changé ! Toujours la même galère pour obtenir ses papiers ! Prenez aussi le tube Ya Rayah, écrit par Dahmane El Harrachi et popularisé par Rachid Taha : il exprime avec une atemporalité troublante le déracinement ! Ces chansons existent au présent !

Les nouvelles générations de chanteurs issus de l’immigration se sont-elles appropriées cet héritage ?

Sans ces chibanis défricheurs, qui se réunissaient dans les cafés après le travail pour inventer et diffuser leurs chansons, donner corps à notre culture, je crois que Gnawa Diffusion ou l’ONB n’auraient même pas existé : les anciens ont montré la voie, les jeunes portent le flambeau, chacun à leur façon. En ce qui concerne le devoir de mémoire, je tire mon chapeau à Mouss et Hakim (Zebda), qui ont abandonné une carrière toute tracée pour se consacrer à ce patrimoine, avec Origines Contrôlées. Pourtant, ce n’est pas assez, jamais assez...

Pensez-vous que la société française considère aujourd’hui ces chansons issues de l’immigration comme son propre patrimoine ?
Hélas, je pense que, dans sa majorité, elle en est déconnectée, hormis quelques intellectuels "éclairés" et autres personnes ouvertes d’esprit, quasi militantes, que l’on retrouve, toujours les mêmes, aux concerts de l’ONB, de Gnawa Diffusion... C’est dommage : la France gagnerait à exploiter ce patrimoine, à lui laisser la place qui lui revient. Ce serait un message fort, à adresser à ceux qui se sentent exclus, pour leur dire : vous êtes ici chez vous !

Barbès Café du 1er au 24 février 20-24€, au Cabaret Sauvage à Paris
Tous les mercredis : des rencontres littéraires, sociologiques, politiques... précèdent le spectacle.