Mizikopéyi, le rêve grand format de Tony Chasseur

Mizikopéyi, le rêve grand format de Tony Chasseur
© yekri

La star du zouk Tony Chasseur s’est lancée dans une aventure hors norme en créant le premier big band de l’histoire de la musique antillaise, Mizikopéyi, qui sort son deuxième album, Ka wouvè zel-li. Rencontre avec l'initiateur de ce projet extra-ordinaire.

"Je l’ai fait mais j’arrête !" Tony Chasseur parle de Mizikopéyi avec un mélange de fierté et de lassitude. Mais cette lassitude est radieuse et épanouie, comme celle du sportif qui vient d’accomplir un exploit. Il est vrai que Mizikopéyi est un exploit. Vingt musiciens dont quatorze cuivres, des arrangements d’une sophistication et d’une opulence que l’on n’avait jamais connues dans la musique antillaise, et maintenant un deuxième album, Ka wouvè zel-li.

D’ailleurs, c’est là que pointe la lassitude : Tony Chasseur a lui-même produit cette entreprise énorme, du studio aux concerts. Une performance dans un marché de la musique où, aux Antilles comme en métropole, les maisons de disque ont dû abandonner tout investissement artistique d’ampleur et où l’idée d’un big band fait frémir d’horreur tous les comptables.

Il est vrai que le chanteur martiniquais est un coutumier du fait, puisqu’il s’autoproduit depuis 1993, que ce soit pour ses disques de zouk (qui ont fait de lui une des stars du genre) ou ses entreprises les plus audacieuses. Pour ce disque-ci, "j’y suis allé à l’orgueil. Je ne voulais pas qu’après le premier album, Mizikopéyi disparaisse et que les gens disent 'oh, ils ont laissé tomber…' Il fallait qu’il existe un second disque." Il ne cache pas que le budget de l’album sera difficilement couvert, même s’il est un succès comme De racines et d’influences, paru fin 2008.

Big band et musique antillaise

Mais l’idée même de créer Mizikopéyi est un pari résolument déraisonnable. Tout commence en 2001 lorsqu’il travaille à son album Diamant des îles. Il cherche une idée originale avec son ami le pianiste et arrangeur Thierry Vaton. Celui-ci lui dit que personne n’a jamais encore osé utiliser un big band avec une douzaine de cuivres dans la musique antillaise.

Ils décident de tenter l’expérience sur le classique Flè bo kay de Paulo Rosine. "Je n’avais jamais pensé au big band, admet Tony Chasseur. J’avais vu Ray Charles ou Natalie Cole avec une douzaine de cuivres mais je ne connaissais pas cette forme dans le jazz, contrairement à Thierry. L’idée n’était pas de faire comme chez Count Basie ou Duke Ellington, mais plutôt comme chez Harry Connick Jr : un big band de jazz avec un répertoire plutôt pop."
 
Et la musique antillaise se marie parfaitement au son du big band sans rien perdre de sa rythmique. Elle bénéficie en outre du fait que le zouk utilise énormément de cuivres et que, par conséquent, de nombreux "soufflants" français sont familiers de cet univers. "Quand on a enregistré Flè bo kay, je connaissais déjà tous les cuivres, que j’avais rencontrés en studio ou sur scène."

Les trompettistes Christian Martinez et Philippe Slominski, les saxophonistes Allen Hoist et Olivier Defays, sommités du jazz parisien, ont aussi joué sur des dizaines d’albums antillais et sont au rendez-vous de cette séance d’enregistrement inaugurale. "Ça m’a couté 36.000 francs pour une seule chanson mais nous avons tous eu envie de continuer."
 
Surtout, Tony Chasseur découvre une complémentarité parfaite avec Thierry Vaton : il ne lit pas la musique mais peut diriger sans faillir le big band. "Je ne sais pas si tel instrument a joué une septième diminuée mais je sais s’il est en place harmoniquement et rythmiquement." Il est donc naturellement chef d’orchestre et Thierry Vaton est directeur musical.

Ce sera donc dès le départ la répartition des rôles dans Mizikopéyi. Car, après une autre expérience sur une chanson de l’album Musi-qualité, Tony Chasseur décide de fonder son big band en 2006, pour une série de concerts, avant de mettre en chantier le premier album deux ans plus tard.

Après tout, n’est-ce pas une synthèse parfaite de son parcours ? Grand nom de la deuxième génération du zouk (celle d’après Kassav’), il a toujours fréquenté le jazz. À ses débuts, il a chanté Strangers in the Night ou Summertime dans un piano-bar de Fort-de-France avant de travailler avec Mario Canonge ou Fal Frett', grands noms historiques du jazz antillais.

Une section rythmique de luxe

Mizikopéyi est aussi une aventure passionnante pour les cuivres, qui n’ont jamais eu l’occasion de jouer cette musique en grande formation. "Même s’ils connaissent tous notre musique, ce n’est pas toujours facile pour eux, notamment avec les syncopes et les mises en place antillaises, comme avec la mazurka qui se joue en ¾. D’où l’importance de la section rythmique qui leur donne une assise parfaite." Et cette section rythmique est la Rolls Royce de la scène antillaise : Thierry Vaton au piano, Thierry Fanfant à la basse, Jean-Philippe Fanfant à la batterie, Patrick Boston à la guitare, "Bago" Balthazar aux percussions.  

Tous les concerts de Mizikopéyi, en Martinique comme en métropole, se jouent à guichets fermés. Mais la production est un tour de force. "Je produis les tournées en Martinique mais je n’ai jamais trouvé un partenaire pour la Guadeloupe. Faire voyager vingt personnes de Fort-de-France à Pointe-à-Pitre est encore trop cher…" Mizikopéyi est donc une expérience rare. Mais le public ne s’y trompe pas, qui retrouve là un bonheur dont parlent les livres d’histoire de la musique : danser au son d’un big band…

Quant au zouk, Tony Chasseur le pratique toujours. Avec Gil Voyer, il a sorti en 2010 l’album GilTony’K, gros succès public et critique. Il continue aussi un chemin jazz en plus petite formation notamment, depuis peu, à l’invitation du pianiste Alain Jean-Marie. Mais Mizikopéyi poursuit ses voyages de vaisseau gros porteur d’émotions.

Mizikopéyi Ka wouvè zel-li (TC-In Prod/dist. Lusafrica) 2011
Concerts à Paris (Jazz Club Lionel Hampton-Le Méridien) les 21 et 22 octobre, à Fort-de-France (L’Atrium) les 4 et 5 novembre.