Rover, roi des ombres

Rover, roi des ombres
Rover © Gassian

Il y a trois ans, Rover faisait une entrée remarquée dans le paysage pop français. Une vraie reconnaissance -de la critique et du public- et un Disque d'or plus tard, le songwriter à la carrure impressionnante inscrit Let it glow, son deuxième album, dans une certaine continuité. Utilisant jusqu'à la console ayant servi à l'enregistrement de Melody Nelson, il convoque les ombres portées de Serge Gainsbourg, de la musique expérimentale et bien sûr, du glam rock. Romantique, épique, Timothée Régnier donne au passage un beau relief à son côté obscur.

RFI Musique : Votre tournée s'est achevée à la fin de l'année 2013. Vous avez composé la bande originale d'un film Tonnerre, et puis, il y a ce nouvel album. Avez-vous pris le temps de vous reposer ?
Rover : Non ! Mais je pense que c'est pareil pour toute personne qui aime son métier. On a l'impression de perdre du temps en vacances. Quand j'ai fini la tournée, je ne me suis pas laissé une journée avant de commencer à écrire. J'avais ce besoin pressant. La tournée avait été très longue et durant les derniers mois, j'avais déjà des idées qui venaient. J'emmagasine beaucoup de choses, des émotions qui ressortent ensuite en session de travail. Pour écrire, il me faut m'isoler, il faut que je sois avec des gens en qui j'ai confiance. De toute façon, je suis un solitaire. Le silence me plaît, être face à soi-même le travail…

La formule Let it glow, laisser étinceler en français évoque Let it be des Beatles…
Ce titre part d'une volonté de faire la lumière sur des zones d'ombre que l'on a tendance à cacher dans un premier album. J'ai fait le constat récemment que, ce qui me plaît le plus chez les gens, ce sont les défauts qu'ils essaient de cacher. C'est pareil avec les objets, une guitare, une voiture, n'importe quoi. Dans une chanson, c'est l'erreur cachée au mix ou le "pain" de guitare qui met en relief les qualités. Je pense au pain de The Man Who Sold the World sur l'Unplugged in New-York de Nirvana : il fait une erreur sur le solo qu'aujourd'hui, en salle de répet', les gamins essaient tous de reproduire tant elle est devenue mythique. Mais Let it go, aussi… Je n'avais pas envie de forcer l'écriture, d'intellectualiser. J'ai juste baissé les épaules et laissé venir les chansons.
 
Pour ces nouveaux titres, il n'y a pas de changements majeurs, on reste dans le cadre d'une pop romantique qui fait référence au glam rock (David Bowie, Lou Reed, Harry Nilsson…) du début des années 70 et aux sixties. La principale évolution ne vient-elle pas de la production ?
Les deux disques ont été enregistrés sur bandes, mais la principale différence est que pour le premier album, j'avais tout joué dessus. Il y avait un découpage de l'enregistrement. Je faisais la guitare, après, je jouais la partie de basse, la batterie... Cette fois-ci, j'ai eu un musicien avec moi, qui est batteur. On a pu faire les basses-batteries ensemble et ça change tout. J'ai très peu nettoyé les bandes, j'ai fait la réalisation moi-même, ça a été un défi supplémentaire. J'ai voulu que ce disque soit moins facile à faire, moins confortable dans son approche. Il fallait travailler la créativité à la source et pas en aval, au mixage, où l'on peut toujours tricher. Comme nous étions dans un studio qui est situé en rase campagne, les objets ont une vie, les guitares réagissaient à l'humidité, elles sonnaient différemment d'un jour à l'autre. Je voulais une production brute dans laquelle il y ait le moins d'interventions possible entre la composition dans ma tête et la bande, j'avais peur que les chansons m'échappent.
 
Pour ce disque, on retrouve aussi un côté bruitiste qui arrive très progressivement au fur et à mesure que l'album avance. Pourquoi avoir ajouté ces éléments ?
La réalité est que le studio était très limité en termes d'instruments. Ce sont souvent des choses que j'entends, mais qu'aucun instrument n'arrive à reproduire : je prends donc la guitare, je fais un "set-up" de pédales d’effets comme on le fait en musique improvisée et je recrée l'effet d'un orgue seventies, les cris de baleines. Les accidents, les outils comme les pianos arrangés, tordre les guitares, tout ça me fascine. Quand je vivais à Beyrouth, j'ai côtoyé des musiciens qui faisaient de la musique improvisée. J'apprenais auprès d'eux, mais souvent, ces gens sont anti-formats, anti-musique pop, anti-refrains, or, moi j'aime ça. Je me suis donc demandé : Pourquoi ne pas réconcilier ces deux mondes ? La non-note des instruments m'intéresse, comme le souffle d'une bande, que je pourrais écouter des nuits entières.
 
Que dîtes-vous à ceux qui voient dans votre musique un simple revival ?
Beaucoup de monde est surpris et me dit : "Oh, votre voix, ça fait très Bowie !"» Ce n'est pas grave ! La nouveauté, c'est le filtre émotionnel dans lequel on fait passer ses influences. Lennon existe parce qu'Elvis a existé. Toute sa vie, il a couru après l'envie d'avoir l'air cool comme Elvis juste parce qu'il est resté marqué par un film qu'il a vu à Liverpool. Si ce n'est pas beau ça, c'est génial ! Je ne suis pas nostalgique, mais on a beau dire, le nombre de groupes qui a sorti des disques mythiques dans les années 60, c'est incroyable. La seule différence, c'est que les gens avaient moins peur du lendemain à l'époque. Aujourd'hui, on a peur de ne pas pouvoir faire un autre disque demain, de ne pas passer en radio. C'est comme les jeux d'enfants avec les carrés, il faut que ça passe dans les cases, et hop là.
 
Pour vous, cette question ne se pose pas ?
Je n'en ai rien à foutre ! Si je dois faire des disques tout seul, que ça fédère trente personnes honnêtes dans leur écoute, mon plaisir est là. Il se trouve que le premier album a touché plus de trente personnes, c'est donc qu'il y a une justice. Il ne s'agit pas d'être une superstar mais je crois qu'on peut vivre de sa musique en faisant des disques qui sont en cohérence avec soi-même.
 
Rover Let it glow (Wagram) 2015
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En concert le 24 mars 2016 à l'Olympia à Paris