Youssoupha au Femua

Youssoupha au Femua
Youssoupha et Espi sur scène au Femua 2014 © V.Passelègue

Invité par le Femua, le Festival des Musiques Urbaines d’Anoumabo, le rappeur français d’origine congolaise Youssoupha a littéralement fait le show ce samedi 5 avril à Abidjan. Visiblement très enthousiaste à l’idée de participer à ce genre de festivités, le fils de Tabu Ley Rochereau, a enflammé Anoumabo. Rencontre quelques heures avant avec une des pointures du rap français.

RFI Musique : On est aujourd’hui à Abidjan, vous participez au Femua …
Youssoupha :
Ce n’est pas la première fois que je viens à Abidjan mais c’est la première fois que je viens au Femua. J’en avais déjà entendu parler, de la meilleure des manières, d’ailleurs. C’est une initiative qui m’impressionne. Ça m’inspire. Moi qui tente de faire des choses pour ma culture d’origine, celle du Congo… J’ai grandi au Congo, je suis venu en France à 10 ans. J’ai monté une association qui s’appelle Nouvelle Ecole, pour pouvoir aider les jeunes de Kinshasa dans leur scolarité…il y a des initiatives que je veux prendre, pour lesquelles parfois mon entourage et les gens avec qui je pourrais travailler, sont un peu frileux. Là, je vois ce Femua qui connait sa 7e édition, dans un quartier très très populaire dans lequel a grandi A’Salfo, le leader du groupe Magic System. 7e édition avec de grands noms à l’affiche, Amadou et Mariam, Alpha Blondy, une école qui a été construite, … je vois là tout ce que d’habitude, on me dit qu’il est impossible de faire. C’est une vraie manifestation culturelle, là où il a grandi et ça marche. Du coup, en termes de moteur, moi qui suis toujours séduit par ce genre d’initiatives, je peux dire que ça me booste. 

Vous êtes d’origine congolaise, vous avez grandi en France, vous êtes le fils d’une star de la musique africaine, Tabu Ley, comment l’artiste que vous êtes, gère ces différentes composantes ?
Pendant longtemps, ces composantes-là, je les percevais comme quelque chose qui me freinait. Je disais dans une chanson, "A force d’être chez moi partout, je ne suis chez moi nulle part". Et puis avec le temps, c’est devenu une force parce que j’ai appris à assumer un peu tout. Ça a donné le mélange que je mets dans ma musique : de la musique congolaise, de la soul américaine, du hip hop bien entendu, de la chanson française, etc. Je le vis plutôt bien. Je le percevais comme une tare, aujourd’hui, c’est ma chance, je suis heureux que ce soit comme ça, en fait. .
 
Quand on regarde votre parcours, on constate que vous faites de nombreux featurings sur différentes productions, que vous participez à de nombreux projets. Est ce que l’idée du travail collectif est importante pour vous ?
A ce propos, mon équipe me dit même que je devrais freiner ! J’aime beaucoup faire des collaborations, et encore, il y en a plein que je ne peux faire pour des raisons techniques, des raisons d’agenda. J’ai essayé de me l’expliquer, j’y ai répondu de façon assez simple : j’aime rapper ! Et pourtant, on dit souvent que quand ça commence à bien marcher, et qu’on passe un certain cap, ça se tasse un peu. Moi, c’est presque pire ! J’aime les passerelles et j’aime là où on trouve des passerelles, entre deux artistes, entre deux générations, entre deux genres musicaux, entre deux cultures, etc. Ça forge aussi ma manière de me construire en tant qu’homme et en tant qu’artiste. Plus les gens sont dans un univers qui est loin du mien, plus c’est intéressant !
 
Depuis Eternel recommencement en 2005, comment voyez-vous l’évolution de votre carrière ?
Elle est plutôt positive ! Vous m’auriez posé cette question il y a trois quatre ans, j’aurais peut être été un peu plus inquiet parce que ma carrière a décollé au diesel ! très doucement ! je rappe depuis plus d’une quinzaine d’années. J’ai sorti mon premier projet, il y a sept ans et mon premier disque qui a connu un vrai succès commercial, c’est Noir désir sorti il y a deux ans. Il a fallu attendre pour que ça marche. Mais à partir du moment où j’étais heureux dans les concerts que je faisais, je ne me plaignais pas, j’arrivais à vivre avec l’idée de ne pas être un artiste à succès. A un certain moment, le succès est venu, tant mieux. Au final, c’est mieux qu’il soit venu maintenant que je suis un peu plus forgé à la vie courante. C'est-à-dire que si à un moment, ça marche un peu moins, même si ce n’est pas ce que je souhaite, ce ne sera pas un handicap. J’ai passé plus de temps dans l’ombre que dans la lumière, en tout cas pour ma carrière. Je suis plutôt très content de mon parcours. Voyager, rencontrer des gens, faire des concerts, faire des disques qui inspirent d’autres gens, c’est plutôt cool 
 
On parle aujourd’hui de rap "conscient", qu’est-ce que cela vous inspire ?
En fait, moi, j’essaie de faire du rap selon mes humeurs et mes envies. On m’a déjà dit que je faisais du rap conscient, et m’on me l’a donné comme un compliment. Malgré tout, c’est quelque chose qui me met mal à l’aise parce que les cases me mettent mal à l’aise. Les cases, ça enferme ! ça situe mais ça enferme aussi et je suis un peu plus libre que ça dans ma tête et dans ma manière de voir les choses. Je suis un peu plus fantaisiste que çà. Dire que je fais du rap conscient, ça serait un peu limité et je n’ai pas envie de décevoir des gens quand je vais faire un truc plus léger, alors que j’aime bien çà. Des fois, j’aime bien revenir à des choses plus pertinentes aussi.
Par rap conscient, j’imagine qu’on entend le rap qui revient sur des valeurs de militantisme, d’engagement, de dénonciation, d’action etc. J’ai remarqué qu’il y a des gens qui peuvent chanter des choses assez légères et avoir un impact politique et social. On est à Abidjan, j’ai une pensée pour un artiste qui s’appelait Stéphane Doukouré, Douk Saga. Il chantait des choses plutôt très très légères mais avec le temps, je me suis rendu compte que mine de rien, c’était un militant parce qu’il a amené une espèce d’ « entertainement » dans un pays qui était à ce moment là, frappé par des guerres civiles et par des tensions politiques. Sa musique venait comme une sorte de réconciliation. Je connais des rappeurs "conscients" qui n’ont pas apporté autant. Tout ça est très relatif. Il ne faut pas que ce soit figer dans la définition, sinon on ne s’en sort plus.
 
Votre album Noir Désir a connu un certain succès. Vous travaillez aujourd’hui sur un nouvel album… le succès a-t-il changé quelque chose dans votre approche du travail d’enregistrement ?
Il y a eu des questions qui se sont posées car effectivement, c’est une situation nouvelle dans ma vie que d’avoir du succès ! Je me suis demandé dans quelle direction on allait, qu’est ce que j’avais envie de devenir, qu’est ce que je voulais en faire de ce succès. Est ce que je voulais sécuriser le confort qu’il m’a apporté, pas seulement le confort matériel, Au final, je me suis rendu compte que l’on ne peut travailler comme ça ! Je dois travailler à l’instinct et avec l’humeur du moment, et sur des choses dont j’ai envie de parler. Par exemple, il y a des thématiques qui étaient centrales auparavant, comme ma vie sociale en France. Sur Négritude, le prochain album, je me sens moins dans cette urgence-là. Et puis j’ai 34 ans, mon fils a grandi, il va avoir cinq ans. Beaucoup de choses ont bougé, j’ai beaucoup voyagé. Je ne vais pas aller jusqu’à dire que je ne suis pas le même homme, n’exagérons rien ! On ne peut pas écrire les mêmes choses à mon âge que quand on en a 22 ! ça serait se mentir à soi même et c’est une démarche que je ne souhaite pas. J’aime bien être dans l’authenticité même du moment.

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