Fou Malade, conscience citoyenne du hip-hop

Fou Malade, conscience citoyenne du hip-hop
Fou Malade et ses acolytes de Bat'Haillons Blin-D © Youkoungkoung Prod.

Figure du rap au Sénégal, Fou Malade est un artiste engagé, membre actif du mouvement contestataire Y'en a marre. Au sein de son groupe le Bat’Haillons Blin-D, il vient de sortir l'album RésistaNTS. Ces rappeurs originaires de Guédiawaye, qui ont vivement milité lors de la campagne électorale de février 2012 contre un troisième mandat d’Abdoulaye Wade, parlent des problèmes de la banlieue dakaroise. Il est surtout question des dérives politiques sous le régime de Wade (2000-2012) ou des nombreuses injustices sociales. Rencontre avec Fou Malade, qui appelle à une nouvelle conscience citoyenne.

RFI Musique : Pourquoi Résistants ?
Fou Malade : C’est d’abord une référence à notre groupe, qui n’a pas sorti d’album depuis 2003. Beaucoup de gens pensaient que le groupe n’existait plus. Donc Résistants, c’est d’abord pour dire que le groupe est toujours existant, dans un pays où la musique ne nourrit pas son homme, où il n’y a pratiquement pas d’industrie musicale.

Vous avez également voulu donner un écho panafricain à cet album, pourquoi ?
Oui, car nous estimons que Résistants est aussi là pour ressusciter Thomas Sankara, Patrice Lumumba, Amical Cabral, pour honorer Nelson Mandela etc. C’est pourquoi sur la pochette de l’album, nous revêtons des habits traditionnels de résistants. Le but est de rappeler aux jeunes africains que ces figurent ne sont pas mortes. C’était important de mettre l’accent sur ces figures car elles ont mené un combat essentiel pour le continent.
 
Votre album est très inspiré des événements politiques de la précampagne électorale. Notamment, le titre Soxla (le besoin, en wolof).
Ce titre est un appel à la solidarité et au patriotisme. Cette chanson s’adresse à tous les dirigeants du monde qui abusent de leur pouvoir et du silence de leur peuple. Cette chanson dit aux Sénégalais : "ensemble on vaincra", "refusez qu’on vous arrache votre liberté", "refusez qu’on achète votre carte d’électeur". C’est un appel à la conscience citoyenne. Cette chanson s’est inspirée des bavures de Wade et de son gouvernement : elle s’adresse à Wade, mais aussi à Macky Sall (l’actuel président, ndlr). C'est-à-dire que si Macky Sall fait comme lui, cette chanson s’adresse à lui.
 
Depuis 2005, vous militez contre les longues détentions en préventive. Vous organisez d’ailleurs chaque année des ateliers d’écriture rap et des concerts dans les prisons pour tenter de réinsérer les détenus. On retrouve un peu ce combat là, dans le titre Peinou Guinar (peine réservée aux vendeurs de poulet, en wolof), qui dénonce la gangrène du système judiciaire sénégalais.
Cette chanson dénonce effectivement les erreurs du système judicaire, les problèmes que vivent les détenus dans les prisons. Certains jeunes restent dix à quinze ans en détention préventive avant d’être jugé, alors qu’un politicien ou un ministre peut voler des milliards de francs CFA sans être inquiété par la justice. En général, on ne dit pas qu’ils ont volé, mais qu’ils ont détourné… Ils ont les moyens de se protéger avec des avocats qu’ils paient cher. Donc l’idée de ce titre est d’interpeller la justice sénégalaise pour qu’il y ait une justice équitable. Nous l’invitons à aller cueillir ces gens qui ont dilapidé l’argent du pays.
 
Le titre de l’album fait également allusion à un concept que vous avez lancé avec le mouvement Y’en a marre : le NTS, nouveau type de Sénégalais. De quoi s’agit-il ?
Le Bat’Haillon Blin D fait partie du mouvement Y’en a marre. Nous avons mis en valeur le sigle NTS pour appeler les Sénégalais à être de "nouveaux types de résistants". Dans Sénégalais, où nous sommes en featuring avec le rappeur Djily Baghdad et Keyti, nous parlons du comportement des gens : le retard, le fatalisme, le mensonge etc. Nous appelons à un changement des comportements. C’est aussi l’appel que nous lançons dans Sénégal, qui présente le pays de l’hospitalité (la teranga, en wolof) et qui évoque aussi les aspects négatifs : les voitures surchargées, la pollution, la saleté, la corruption etc.
 
Qu’est devenu le mouvement rap qui s’est fait entendre pendant l’élection présidentielle de 2012 ? Est-il toujours aussi actif ?
Les rappeurs sont toujours là, ils observent et ils alertent l’opinion publique. Récemment, le mouvement Y’en a marre est monté au créneau pour dire qu’il fallait faire face aux priorités et supprimer le Sénat (jugé coûteux et peu efficace, son renouvellement posait débat, ndlr). Nous avons proposé de prendre l’argent réservé aux Sénat et de le consacrer à la lutte contre les inondations. Cela dit, un important travail de sensibilisation reste encore à faire. Les rappeurs doivent poursuivre les communications de proximité.
 
Bat’Haillons Blin-D RésistaNTS, 2012