Rocé, le verbe tranchant

Rocé
© Manova

Avec Gunz n'Rocé, Rocé est de retour aux fondamentaux du rap avec Kartz, son DJ de Top Départ. Le verbe tranchant, les yeux perçants, il phrase rythmique, sample pas académique, comme sur le titre Magic, conclusion où il salue Mehdi, l’ami trop vite parti. État des lieux d’un auteur qui slalome entre les mots et les maux pour évacuer la vacuité de la pensée anesthésiée…

RFI Musique : Deux platines, un micro, ce disque est un retour aux sources du rap…
Rocé : J’ai souhaité faire un disque de rap, sans songer à séduire telle ou telle radio. Que les textes soient intelligibles et si possible intelligents, que les rimes soient dans les temps, en tombant sur la caisse claire. Il y a des jeux sur les métriques, le rap étant par nature de la rythmique, mais aussi des assonances. Les musiques qui vieillissent le mieux sont les musiques assumées.

C’est toi qui composes ?
Oui, pour l’essentiel. DJ Kartz me donne des coups de main, et les musiciens de Baron Rétif & Concepcion Pérez ont apporté un morceau, Assis sur une pierre, sur lequel il joue, et deux Réunionnais en ont composé un autre.

Ce disque se clôt par un hommage à DJ Mehdi, un ami décédé en 2012 qui t’avait produit à tes débuts. C’est même un chant d’amour pour les passionnés de musique…
Je parle de Mehdi, donc de musique. C’était un passionné, sans frontières ni œillères. Zéro limite dans ses choix, mais un goût très sûr.
 
Par contre, tu aiguises ta plume pour évoquer l’industrie du disque… Pourquoi avoir choisi l’autoproduction ?
Parce que j’en avais l’opportunité. À mon niveau, il est bien plus intéressant d’être dans une petite structure qu’au sein d’une major, une espèce de dinosaure qui n’a pas la réactivité adéquate. Chaque décision prend trop de temps, chaque risque est calculé, et du coup, la major ne peut jamais être à l’avant-garde. Alors même si cette option de l’autoproduction n’avait rien d’un choix politique, d’un engagement, tu ressors de cette expérience plus clair dans tes idées et dans la manière de faire passer le message.
 
D’ailleurs, le titre La Vitesse m’empêche d’avancer me fait penser à une rime de MC Solaar qui disait "Je prends du recul pour de l’avance"…
Il y a de ça. Je suis fatigué de cette société du rendement, sur les matières premières et désormais sur l’humain. Ça commence dès l’école, une usine dont on doit sortir avec une formation le plus rapidement possible. Et tant pis pour ceux qui veulent prendre le temps de la recherche. Du coup, les élèves sont pressés, les profs sont stressés, et tout cela pour façonner des êtres humains qui doivent bosser à tout prix. Aucun moyen pour ceux qui sont différents ! Et pour un artiste, même topo : tu bosses trois, quatre ans sur un projet, et il te faut en parler en télé, en radio, entre une bitch et un petit four, entre deux écrans de pub. Le premier ennemi dans notre société, c’est le temps : tout se joue à la seconde près. C’est une étincelle. Et on en est tous victimes, riches ou pauvres. C’est comme les politiques qui doivent sortir la phrase choc plutôt qu’une réflexion élaborée.
 
C’est aussi un peu le propos du titre Actuel, sur un mode plus moqueur…
Je dis juste que la mode, c’est quelque chose qui passe. Ce n’est pas le propos d’un artiste. Si je suis là pour être à la mode, demain je serai où ? Non, la mode, c’est moi qui l’a fait, et du coup, je serai toujours actuel.
 
Dans ce disque, on retrouve souvent des accents de MC Solaar, en plus sombre, tant dans la qualité des rimes que dans les sélections et la diction…
Ce n’est pas la première fois qu’on me le dit. C’est ce souci d’être compris et entendu. Dans le rap, les textes défilent et il n’est pas toujours facile de les saisir. J’ai toujours eu la volonté de soigner cet aspect, que l’on me comprenne tout de suite. Et sans forcer sur la voix. Du coup, on me rapproche de Solaar.
 
Mais plus en colère…
Pour moi, la colère est synonyme de jeunesse, ça veut dire que je ne suis pas résigné. Le jour où je n’aurais plus cette rage, cette envie d’aller au combat que l’on peut sentir, c’est que la société aura fait de moi un parfait consommateur. Ce sera un échec. Aujourd’hui, je suis encore vivant.
 
Et donc tu ne rappes pas pour être sympa ?
J’ai toujours été plus attiré par les morceaux qui résistent que ceux qui coulent dans leur temps. Alors il y a pas mal de colère dans ma musique, mais j’essaie quand même dans mes rimes de trouver des portes de sortie pour ne pas simplement se complaire dans la critique.
 
L’accueil semble bon de la part de la critique…
Je pense juste qu’il y a un manque, et que j’arrive au bon moment. En France, le monde de la pop et du rock a déserté la musique à textes, pour aller s’essayer à l’anglais. Du coup, à part les rappeurs, il ne reste plus grand monde pour exprimer des points de vue. Tant mieux si je peux participer. Mais en même temps, je ne suis pas Brassens… La langue, c’est quand même une arme qu’on a le devoir d'utiliser. Il faut même aller plus loin que ce qu’on fait aujourd’hui. Et avec la musique, il y a en plus une dimension de plaisir qui permet de faire passer le message.
 
Rocé Gunz n’Rocé (Hors Cadres/Differ-ant) 2013
En concert au festival Banlieues Bleues, le 23 avril à Clichy/Bois (Espace93)

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