Kéry James, le dernier des géants

Kery James
© Xavier Dolin

Certains voient en lui la conscience du rap français. D’autres l’adulent comme un gourou. Pourtant Alix Mathurin, alias Kéry James, 36 ans, est très clair dans cette rime cruciale de Constat Amer, un des fers de lance de son nouvel album Dernier MC : "Je ne serai jamais votre leader, je n’en ai ni la valeur ni la rigueur". Une chose est sûre : son nouvel album est un des plus solides parus en cette première moitié d’année. Blindé de featurings pertinents, ce disque ambitieux nous présente un MC au sommet de son art. Entretien parisien dans un café où Kéry a ses habitudes : un thé Orange Pekoe, un nuage de lait, et le magnéto se met à tourner.


RFI Musique : Kéry, ce disque marque votre retour dans le "rap game" ?

Kery James : J’ai vraiment l’impression que les gens ont besoin que je les rassure, que je leur prouve que je sais encore rapper. C’est devenu une musique de consommation rapide, les choses bougent vite. Tous ceux qui sont partis deux ans n’ont pas réussi à remonter la pente. Si j’y arrive, je pourrais dire que j’ai un truc spécial.

Titrer cet album Dernier MC, c’est un constat d’échec sur le rap français d’aujourd’hui ?
Ce n’est pas nouveau, mais c’est encore plus grave. Le rap français ne véhicule plus rien. On est arrivé à une époque où on regarde juste les ventes. Le contenu, autant le fond que la forme, n’a pas été dans le bon sens. Il n’y a pas eu de disques révolutionnaires. Sur le fond, on touche le fond. C’est devenu n’importe quoi. C’est pour ça que mon retour comporte un challenge, les gens ont été éduqués à avoir de la musique sans contenu. Soit ils vont dire qu’ils en ont marre de me voir faire le mec intelligent, soit que c’est une bouffée d’oxygène. Il y a deux raps : celui qui dit quelque chose et celui qui ne dit rien, ne défend rien. En même temps, je n’ai pas l’impression de réinventer la musique, chaque morceau aborde le même thème qu’un autre auparavant, avec des axes différents. Constat amer est la suite de Banlieusard, Vent d’Etat est la suite de Jusqu’au bout sur mon album de 2005, Ma Vérité, où je critiquais déjà le conflit en Irak que je trouvais injustifié ; Quatre saisons, c’est L’Impasse ou Deux Issues… Je n’invente rien, mais je dis des choses.
 
Vous aviez amorcé votre retour avec des concerts intimistes au théâtre parisien des Bouffes Du Nord, et avec un album best of acoustique…
Faire du rap conventionnel a ses limites, mais le spectacle acoustique peut durer dans le temps, je peux l’assumer à 40 ans. Sinon le rap conventionnel à 40 ans, ça n’est pas très crédible. Bon, Jay-Z essaie de me donner tort, mais il n’y en a pas beaucoup. Et puis aux Etats-Unis, ça n’est pas pareil, le hip hop est installé dans la société. En France, si tu dis que tu es artiste et qu’à 40 ans, tu fais du rap, franchement tu souffres de beaucoup de clichés. Les gens s’imaginent que tu es grossier, vulgaire, que tu insultes la police.
 
L’image négative du rap dans les médias, ça vous touche ?
Ça ne me chiffonne pas parce qu’on l’a bien cherché. Même moi, j’y ai contribué avec l’affaire MC Jean Gab’1, l’affaire Black V-Ner (deux bagarres parisiennes auxquelles Kéry fut mêlé, NDR). Même si celui qui s’y intéresse vraiment saura que je ne fais que me défendre et que même si ma défense peut être violente ou disproportionnée, je ne suis jamais dans la position de l’agresseur. Cette image, c’est nous qui la donnons. Quand on écoute les paroles, ce qui se dit, on ne va pas se plaindre d’avoir l’image d’abrutis qui aiment la violence et ne respectent pas les femmes. C’est l’image qu’on a, il faut assumer. J’essaie de la changer, mais on se retrouve vite dans "Le rap, c’est de la merde sauf lui". Je n’aime pas ça, c’est comme "Je n’aime pas les Noirs, mais lui c’est pas pareil". Je fais ce qui me paraît juste. Je sors cet album, il y en aura un second dans la foulée pour 2014, puis un album commun avec Youssoupha et Médine. J’ai des projets jusqu’à 38 ans.
 
Parlez-nous de ce projet avec Youssoupha et Médine…
C’est une idée qui vient de moi. Les projets en commun ont tous avorté. Je devais faire un album avec Rohff, Rohff avec Kamelanç, Diam’s avec Sinik, aucun n’a été mené à bien. J’espère que celui-là ira jusqu’au bout. Le rap en a besoin. Ça sera un album de groupe, avec un ou deux solos, maximum. D’un point de vue stratégique pour nos carrières, c’est bénéfique, et sur scène, ça va être très fort.
 
Sexion D’Assaut qui fait du rap grand public, vous validez ?
Ce que je trouve bien dans la Sexion, c’est qu’ils ne sont pas dans la violence gratuite ou l’incitation. Un petit qui les écoute ne va pas être influencé pour mener une vie de rue. Déjà, c’est positif. Après, il y a plusieurs manières de voir les choses. On peut dire qu’ils sombrent dans la facilité artistique, mais en réalité, faire des tubes, c’est super compliqué ! Comment font-ils des tubes de manière aussi systématique ? Moi j’ai essayé de faire des tubes, et je n’y arrive pas !
 
Kery James Dernier MC (AZ/Universal Music) 2013
En concert au Palais Omnisport de Paris-Bercy le 21 novembre 2013