Brahim, valeur sûre du reggae

Brahim, valeur sûre du reggae
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Au royaume de la musique, il existe une catégorie d’artistes dont le talent indéniable, révélé à l’occasion, est ensuite souvent sous-employé. Brahim a été de ceux-là. Référence dans le milieu du reggae français, il a de nouveau les moyens de se faire entendre plus largement avec son troisième album, Sans haine.

Lorsque Brahim est arrivé sur le devant de la grande scène des Francofolies de La Rochelle, en plein milieu du concert que les reggaemen français de Danakil y donnaient l’été dernier, Brahim aurait pu passer pour un inconnu auprès des milliers de spectateurs massés au pied des fortifications. Mais ses hôtes, soucieux de le présenter à sa juste valeur, n’ont pas manqué de rappeler que cet invité un peu spécial, dont ils reprennent un titre en live, s’était produit sous son nom, dix ans plus tôt, sur ce même festival.

A l’époque, son album L’idéal était parvenu à réunir une rare – peut-être même unique encore à ce jour – unanimité dans le monde du reggae hexagonal. A tel point que certaines de ces chansons ont nourri la jeune génération de musiciens, qui s’est fait les dents dessus, puis les a intégrées à son répertoire. Brahim l’a découvert incidemment. "Quand tu vois les vidéos sur Internet, tu as l‘impression que tu es mort et que c’est un hommage", s’amuse-t-il, avant de confier que cette "reconnaissance" lui fait un bien fou. "Ça donne la force d’avancer, à défaut de ne pas avoir trop d’argent !"

Après son prometteur coup d’éclat il y a dix ans, il est retombé dans un relatif undergound, invité sur les projets plus ou moins confidentiels des uns et des autres, valeur sûre sous-employée. Le Tourangeau bientôt quadra, passé dans les années 90 par le Wadada Sound System, a rongé son frein, résisté à l’envie de tout lâcher. "Mais je n’ai pas d’autre métier", s’exclame-t-il.
Le deuxième album, Toujours sur la route, paru en 2009, n’arrange pas la situation. "Il s’est passé comme il s’est passé, c’est-à-dire pas très bien", se limite à expliquer le chanteur. Au bord du gouffre, il veut à tout prix rebondir. Ce sera avec Xavier Bègue, alias Kubix, guitariste d’un groupe qui l’accompagne de temps en temps. Le musicien apporte ses subtilités, "sa science", et Brahim se sent épaulé, soutenu. Animé par son "instinct de survie", il ne lui faut que quatre jours pour enregistrer les voix des douze morceaux en studio, à la campagne.

Dans ce contexte plus sécurisant, ses mots à vif gardent toute leur justesse. Aux affirmations faciles, il préfère les interrogations : "Faut-il une révolution pour trouver une solution ?" paraphrasant Bob Marley dans son morceau Revolution. Sur ses cahiers qu’il remplit, surtout la nuit quand il sent "qu’il y a plein d’âmes qui dorment", Brahim couche ce qu’il a intériorisé. Une habitude prise depuis l’enfance.

Il s’efforce de ne pas tomber dans la complainte sociétale, ni revendiquer une étiquette "cité" contrairement à certains artistes de ces quartier réputés difficiles. "Je suis né dans la tension, j’ai grandi dedans, dans la violence. J’ai déjà cette inquiétude en moi", observe-t-il, avant d’envelopper le tout dans un "enfin, bref" plein de pudeur, comme pour éviter de se laisser entraîner à se répandre sur sa vie. Il ne veut rien enjoliver, juste être au plus près du réel, lui qui explique dans Bon vieux temps faire partie d’une "génération de schizos" : élevés en France par des parents répétant sans cesse qu’ils vont repartir en Algérie. Difficile de se construire sereinement. Il y a une dizaine d’années, le quartier où il a grandi a été démoli. Le 5, allée des bouleaux, n’existe plus. "C’est bizarre", souligne Brahim : "J’ai l’impression que je viens de nulle part."

Brahim Sans haine (Baco records) 2012