Karkwa, hérauts québécois

Karkwa, hérauts québécois
© Raphaël Ouellet

Plus d’un an après sa sortie au Québec, Karkwa publie enfin Les Chemins de verre en France. Successeur de l’excellent Volume du vent, ce nouvel opus repousse encore les limites d’un genre, le rock francophone, en déclin dans nos contrées. Louis-Jean Cormier, leader du quintet montréalais, revient pour nous sur l’enregistrement du disque.

C’est désormais officiel : le quatrième album de Karkwa est disponible en France et au Bénélux depuis le 17 octobre prochain. La fin d’une longue attente pour les fans, et peut-être le début d’une réelle curiosité ici pour ce groupe hors du commun, déjà auréolé d’un Disque d’or au Québec pour ce dernier album. Déjà très populaire dans son pays d’origine, Karkwa se tourne depuis quelques années vers l’étranger et la France, où l’on persiste à les considérer comme un groupe underground.

Ce statut injuste est en passe d’évoluer. Car l’année 2011 aura été particulièrement faste, avec en point d’orgue un concert mémorable en première partie de leurs compatriotes d’Arcade Fire au Zénith, en juin dernier. "Nous avons touché d’un coup beaucoup de gens, de curieux qui savent maintenant qu’on existe, explique Louis-Jean Cormier. On aurait dû faire ça dès le début !"

Le nouveau disque en date, Les Chemins de verre, pourrait bien confirmer l’arrivée du phénomène Karkwa en France. Depuis Les Tremblements s’immobilisent, paru en 2005, le groupe ne cesse d’émerveiller par son rock habité et onirique proche de Radiohead ou Arcade Fire, chanté dans un français québécois parfois énigmatique, souvent touchant et évocateur.
 
Solidarité créative

Adepte des longues semaines de doute et d’expérimentation en studio sur Le Volume du vent, la bande de Louis-Jean Cormier a cette fois laissé parler l’urgence collective. Quelques jours de pause entre les tournées européennes auront suffi à coucher sur bande le nouvel opus, dans les mythiques studios La Frette près de Paris. "Au départ, ce n’était qu’une manière de maximiser nos journées de congés. Puis on a trouvé qu’une magie s’installait entre nous, se souvient Louis-Jean. Nous nous sommes alors fixés un but : enregistrer une chanson par jour. Après vingt-et-un jours de studio, nous avions bouclé vingt chansons."

Loin de leurs bases, éreintés par le rythme des tournées, les cinq musiciens ont élaboré cet album ensemble, dans un esprit d’équipe salvateur. "C’était réellement notre album le plus excitant à produire. Quand nous étions deux à travailler une chanson dans le studio, les trois autres étaient dans la régie à réfléchir aux arrangements."

Disque aux climats sombres, plus terrien et hanté que le précédent opus, Les Chemins de verre doit beaucoup à cette solidarité créative née de l’isolement et de la perte de repère, à l’image de sa chanson-titre. "Ces chemins de verre pourraient ressembler à un terrain glissant, ou une route glacée. L’idée nous est venue de la dernière tournée. On avait l’air de zombies, l’impression de dépérir, alors que l’amour des fans grandissait de l’autre côté."

De l’électricité rêche du Pyromane à la balade crépusculaire 28 jours, le groupe se livre à une sorte de mise à nu, intense et brute. "Cela vient du désir de retrouver un côté punk dans la prise de son. Retrouver un peu cette simplicité absolue des Tremblements s’immobilisent. À l’époque, nous sortions d’un premier album fourre-tout, puis l’on s’est mis à écouter Neil Young…"

Prix Polaris 2010

En assemblant le plus naturellement du monde toute une tradition du rock anglo-saxon (de Neil Young à Grizzly Bear) avec la langue de Prévert, Karkwa fait tomber quelques préjugés tenaces en France. L’accent très rond, déroutant au premier abord, et les textes imagés et bizarrement poétiques ont une saveur inconnue pour un auditeur français. Ici, l’héritage littéraire est d’ailleurs exclusivement québécois. "Chez nous, on se fout un peu des chanteurs français. Mes idoles s’appelaient Gilles Vigneault, Charlebois, et aussi Gaston Miron, notre poète national. On rêverait de devenir des grands poètes comme lui."

Loin de rester cantonné aux frontières du monde francophone, Karkwa, et son particularisme québécois, séduit même jusqu’à New York et l’Islande. L’obtention cette année du prestigieux prix Polaris, récompensant le meilleur album canadien, n’y est pas étrangère. "Ce prix a cassé la barrière de la langue, explique-t-il. On a désormais des fans un peu partout dans le monde, grâce aux médias anglo-saxons qui nous comparent à Sigur Rós, ce qui nous amuse beaucoup !" Juste reconnaissance pour ce groupe devenu, avec leurs amis de Malajube, l’emblème de la scène rock la plus passionnante du monde francophone.

Karkwa Les Chemins de verre (IDOL/L'Ambianceur/Les Boutiques Sonores) 2011
En concert le 3 novembre au Divan du Monde (Paris) et en tournée française